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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poésie de Charles coran, 1887· De 1867 a 1869

Maman

Charles Coran· 90 vers

Mes amours sont restés les fleurs de mon histoire ;Aussi, c’est un herbier que ma vieille mémoire.Tirons-en derechef un souvenir aimé :Mon choix tombe aujourd’hui sur un lis embaumé.

Libre garçon logé près d’un jeune ménage,Je fréquentais la dame en parfait voisinage ;Comme elle était charmante et que j’étais mutin,J’aurais pu m’exalter le cœur chaque matin :Quand j’arrivais, l’époux, banquier, courait le mondeJe la trouvais livrée à sa candeur profonde,Sans autre surveillant qu’un fils, un beau petitQu’elle allaitait encore au temps de ce récit.Seulement mon voisin pouvait sortir à l’aise ;Sa femme rappelait la Madone à la Chaise,Une mère, comme elle, et dont la chastetéSur les contemplateurs répand sa pureté.J’avais senti, du jour où je la sus enceinte,Sa douceur m’attirer vers une amitié sainte ;El lorsqu’elle eut son fruit, un attrait fraternelMe vint comme à saint Jean, devant ce Raphaël.Avec quel geste franc de Marie ombrienneElle m’offrait la place à côte de la sienneDès que j’entrais ! Heureux d’être le bienvenu,J’embrassais l’enfant blond dans ses mains presque nu,Jamais elle ; un besoin d’épargner sa décenceRetenait mes baisers loin de son innocence ;Je l’adorais pourtant, et mon propos rieurDevait mal déguiser le zèle intérieur.(Je me confesse ici ; comment me faire entendre ?Ajoutais-je une espèce à la flore du Tendre ?)A force de la voir en sa maternitéMêler l’œuvre du lait et notre intimité,Je laissai l’habitude imposer à ma flammeUn penchant filial pour cette aimable femme ;Et j’appelai Maman celle que, pour un peu,J’aurais voulue amante. — Il advint que ce jeuM’ôta presque trente ans chez une jeune mère.Qui berça confondus son fils et ma chimère ;Et les heures passaient de la sorte à lierDans ce nœud délicat ce couple singulier.— Mais un jour, ô terreur ! j’arrivai l’esprit trouble,Égaré que j’étais dans un sentiment double.Allais-je indignement souiller ma fiction,Changer un rêve honnête en coupable action ?Le sang me bourdonnait un conseil de satyreQuand j’avançai, trahi déjà par mon sourire.Maman, qui devinait, attrista son regardEt dit : « N’aurais-je plus qu’un seul fils, par hasard ? »Aussitôt je me jette à ses pieds, je m’écrie :Madame, ah ! demeurez Maman, je vous en prie !Pour vous je resterai l’enfant le plus soumis,Comme avec votre époux le meilleur des amis. »Je pleurais. La chère âme, assouplissant son rôle,M’attira lentement le front sur son épaule,Et, sérieuse, osa gronder ce grand garçon.Penché sur le petit, j’écoutai la leçon,Aussi naïf que lui, je le jure, et si sageQue je fermai les yeux, ayant vu le corsageOuvert à mon cadet en train de déjeuner.— La voix trouva les mots qui savent pardonner. —Après le court sermon, il se fit une pause.Où bébé s’endormant quitta le bouton rose.Alors il me sortit de la bouche un élanAudacieux, c’est vrai, mais pur. — Lecteur, crois-m’en ;Surtout juge la femme avec ta seule estime,Ou tes mépris, lecteur, sont de valeur infime.Je répliquai : « Maman, rends notre accord complet ;A qui n’eut pas ton sang donne au moins de ton lait ;C’est un désir pieux qui souffle mon envie,Allaité par ton sein, je te devrai la vie ;Conduis-moi d’une main, mets l’autre sur mes yeux,Courage ! » J’attendais dans un calme anxieux.Elle hésita devant cette prière étrange ;Puis, me voyant si doux posé près de son ange,Elle abaissa ma tête et me laissa téter…O minute d’extase impossible à conter !« Maintenant, reprit-elle, honorez votre tâche ;Le rôle vous oblige, ou vous seriez bien lâche,Je redressai le front, et, toujours à genoux,Les mains jointes : « La paix, mère, soit avec vous !Vous devenez céleste au milieu d’une gloire ;Je vais vous consacrer un culte expiatoire.— Allons, debout ! dit-elle, et pas un mot d’amour,Mais restez là ; je veux vous voir, à son retour,Aborder votre ami, le chef de la famille.Avec ce regard droit où la loyauté brille. »— Mon devoir commençait… Que raconter de plus ?De nos félicités les temps sont révolus :Je ne suis qu’un herbier, c’est un lis que j’en tire ;S’il embaume, une fleur n’a rien de mieux à dire.

90 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies de Charles Coran, Paris, LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES, 1887· numérisation archive.org· Sources