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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poésie de Charles coran, 1887· De 1873 a 1878

Un printemps a Passy

Charles Coran· 66 vers

Intime conseiller des rimeurs sans souci,Mai de retour au Bois vient me voir dans Passy.La brise entre, en passant par ma fenêtre ouverte,Conter à mes vieux jours sa jeune saison verte ;Un reflet de soleil avance câlinerSur mon bureau ma main lasse de griffonner ;Le parfum des bouquets monte évoquer la RoseDont le portrait caché dans mon tiroir repose ;Et dehors, attroupés sur les balcons voisins,M’invitent à grand bruit les moineaux, ces gamins :« Eh ! monsieur le frileux, qui gardez votre chambreCoiffé d’un bonnet gris comme un ciel de décembre,L’aubépin vous réclame, apportez vos chansonsPour jaser entre nous sous les prochains buissons.— Pierrots de mon quartier, perdez-vous la cervelle ?A mon âge, il n’est plus d’aubépine nouvelle ;La mienne, elle abritait ma dame aux rendez-vousSous le roi Louis-Philippe… Adieu donc, petits fous !Courez seuls égrener vos cris dans les broussailles. »D’un geste impératif j’ai chassé ces marmailles.Et puis, j’ai beau braver les rencontres, j’ai peurD’inspirer aux amants presque de la terreur :Quand l’essaim des heureux prend sous bois sa volée.Quel spectre qu’un vieillard traversant une allée !Vivons, — pour m ’épargner les sinistres coups d’œil,Parmi mes chers bouquins, vivons dans mon fauteuil.— Mais, né songeur, j’irai rêvant jusqu’à la tombe :Dans mon âme, où jadis couvait une colombe,Une ruche bourdonne et cherche après le miel ;Trouvons-en qui lui plaise, ailleurs que sous le ciel.Foin des fleurs de Passy ! je connais leurs pareillesChez des poètes sûrs d’attacher mes abeilles.Combien de nos anciens, toujours frais et feuillus,Abondent en sentiers pour qui ne marche plus !Avantage assuré des rimes primitives,Les vers de cinq cents ans sont des charmilles vives.Moi qui voudrais sortir et veux rester céans,Je n’ai qu’à m’en remettre à Charles d’Orléans.Il me suffit d’ouvrir sur ma table son livre,J’entre clans les taillis. — Que ma ruche s’enivre !Ce Sylvain grand seigneur emprunte au renouveauBrises, rayons, parfums, et s’en fait un rondeau ;Il murmure, il scintille, il embaume ; sa museGazouille un air d’oiseau qui, celui-là, m’abuse :Un charme bocager m’emporte et me conduitVers les gentils endroits où le baiser bruit ;L’illusion m’étend sous les pieds de la mousse,Des branches sur le front ; ma jeunesse repousse.J’ai perdu mon orgueil, pour admirer de prèsLes amours, et mêler à leurs vœux mes regrets.Que dis-je ! (à mon insu mes doigts ont dû la prendre ;Rose est là qui sourit de plaisir : quel air tendre !Son regard sur les miens aide ainsi qu’autrefoisQuand nous foulions le vert durant ce joli mois.J’accorde à mon charmeur que voir mademoiselleDans ces lieux me lorgner m’agite aussi bien qu’elle ;Si cette bouche aimable y consentait, gageonsQu’on parlerait encor la langue des pigeons.Me voilà courtisant la belle en effigie,A l’ombre des rondeaux, rosiers d’anthologie ;Elle écoute. — J’allais m’attendrir pour un peu.« Arrière, monseigneur ! finissons tôt ce jeu ;Vous qui bernez les gens que leur âge hypothèque,Reprenez le chemin de ma bibliothèque.Et toi, mignon portrait, reviens dans ton tiroirLorgner les billets doux de Rosette… Au revoir ! »

66 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies de Charles Coran, Paris, LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES, 1887· numérisation archive.org· Sources