Poésie de Charles coran, 1887· Les familiales A la mémoire De mon vaillant et regrette gendre Léon Godard
Les souliers de ma fillette
A ma fille E. C.
Fillette, à quoi bon te chausser ?Sur le tapis reste à danser,Pieds nus, près de ma jardinière. —Non, ma fille est d’un bal ce soir :Sur mon genou viens donc t’asseoir,Tends la jambe à ta cordonnière.
Voici deux paires d’escarpinsAux nœuds bouffants, aux airs poupins ;L’une est étroite, et l’autre aisée.Tu peux choisir : si tu m’en crois,Tiens aux souliers les moins étroits,En coquette bien avisée.
Les plus petits, si tu les prends,Feront ouvrir des yeux plus grands ;C’est un succès pour les chaussures.Mais pour les pieds c’est un reversQue de rentrer du bal couvertsD’irréparables flétrissures.
Ne dis pas qu’on n’en verrait rien.Tu seras dame un jour ; eh bien,Monsieur regarde, après les noces :Les souliers que nous achetonsSèment pour lui sur tes petonsDes lis, oui, ma chère, ou des bosses.
Veux-tu savoir quels sont ces lis ?Ma pendule en a de jolis :Vois les pieds d’albâtre de Flore.Dirait-on pas deux lis en fleur ?Que ta chaussure ait de l’ampleur,Les tiens seront plus purs encore.
Aimes-tu mieux montrer au balLes escarpins qui te font mal ?Quel trouble, un soir, dans ton ménage,Quand sortiront du blanc satinLes pieds crochus d’un diablotin,Devant l’amoureux personnage !
Je crois te voir sous ce regardHonteuse, hélas ! boudant trop tardLa demoiselle maladroiteQui, pour plaire aux petits garçons,Se fit jadis prendre aux façonsD’une chaussure trop étroite.
Toi, si fière avec tes maris,Garde au vrai des petons fleuris ;Choisis donc la plus large paire,Pour que monsieur, les temps venus,Trouve à baiser sur tes pieds nusLes lis que cultivait ton père.
1855.
48 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies de Charles Coran, Paris, LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES, 1887· numérisation archive.org· Sources