Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poésie de Charles coran, 1887· Les familiales A la mémoire De mon vaillant et regrette gendre Léon Godard

Une partie fine

Charles Coran· 90 vers

A la même

« Dans ce chalet couvert de liserons joyeuxTu vis de mon amour, délices de mes yeux.Mais faut-il pas sortir par un joli dimanche,Et montrer au pays ta robe toute blanche,Quand ce moulin là-bas, perché sur l’horizon,Fait signe aux amoureux de quitter leur maison ?Vois le sentier qui grimpe en rayant la colline,Pour tes brodequins bleus dans la mousse il dessine.Ces cerisiers touffus, rouges de beaux produits,Tendent au vermillon de tes lèvres leurs fruits.Le vent souffle de là : sens-tu quelle odeur fraîche ?Vers toi Monsieur Zéphyre embaumé se dépêche ;Envoyé par les fleurs, le courrier du printempsT’engage à venir prendre un bouquet clans les champs.Répondons sans tarder à ce galant message,Ou tu chagrinerais l’aimable paysage.J’aperçois un pigeon qui part pour le moulin :En route, ma charmante ! imitons ce voisin.

« Tes pieds sont des Poucets ; mais tu trottes, tu trottes,Leurs pas font le travail d’un ogre à grandes bottes.Nous touchons d’un seul trait l’endroit où le sentierCommence ; arrête un peu près de cet églantier,Respire ; et puis réglons notre course ascendante,Donne la main et marche en touriste prudente.Tu veux quitter tes gants ? D’accord, mais ton chapeau,Non ! le vilain soleil t’abîmerait la peau :Il brûle, quelle horreur ! moi du moins, si j’embrasse,— Tiens, deux baisers ! — jamais personne n’en voit trace.Pourtant, notre facteur, Jean, qui vient devant nous,M’a surpris : « Bonjour, Jean ! » … comme il a l’air jaloux !— Eh quoi ! trotter encore, ô compagne frivole !Prétends-tu cheminer comme le pigeon vole ?Je devine : oui vraiment, sexe toujours coquet.Pas plus tôt dans les fleurs, il te faut ton bouquet ;Cueille donc, et d’abord retiens que pour l’abeilleL’églantine et tes doigts ont une chair pareille ;Si l’insecte t’approche, appelle ; sur tes crisJ’accours la canne haute ; il se sauve, et tu ris.— Ensuite, en flairant bien, si je trouve des fraises,Je te les céderai, pourvu que tu me baises.Tu détournes la joue ; hélas ! on t’aime trop.Bon ! les brodequins bleus s’échappent au galop ;Mademoiselle avise un cerisier superbe :Courage ! dresse-toi sur les pointes de l’herbe…Inutiles efforts ; les arbres sont si grands !Tu boudes ! dans mes bras monte à l’échelle et prends.Surtout, n’en prenons guère, ou le garde champêtre,Sorti d’une cachette, à l’instant va paraître.S’il se fâchait, comment désarmer le sournois ?Sais-tu, vers son vieux sabre avance ton minois ;Le brave homme, égayé sous ses moustaches grises,T’aidera, je parie, à voler les cerises.— Chut ! j’entends le moulin ; saute, compte au porteurDeux baisers — mon prix fixe — et gagnons la hauteur.As-tu faim ? Le meunier aura de la galetteEt du lait ; quel régal ! je paye une dînette. —« Holà ! maître Landry, servez-nous dans la courVotre lait du matin, la galette du jour. »A table ! Bois, petite, et, comme les fermières,Attire à tes côtés les bêtes familières ;Donne-leur du gâteau, donne de grosses partsAux lapins, aux dindons, aux poules, aux canards. —Voyez le mauvais cœur qui veut tout pour sa bouche !Va, gourmande, on connaît tes appétits de mouche.Tu caponnes déjà ; tes yeux disent : Assez !Tes doigts jettent ; très bien ! Baignons ces doigts poissés,Et viens, sur l’herbe assise, au bord de la montagne,Employer ma lorgnette à battre la campagne.— Le spectacle t’amuse ; admire du nouveau :Maintenant ton chalet brille au fond du tableau.Mais partout le bonheur flatte de loin ta vue ;Passe au son du tic tac ses faveurs en revue :La patte en l’air, Minet, ton chat, sur le grenierTe fait signe à son tour de quitter le meunier ;Sur le perron Coco te cherche, dans sa cage ;Fanny, dans le jardin, te festonne un corsage ;Ton chien fidèle. Émir, au guet sur notre seuil,S’agite et te prépaie un délirant accueil.Voilà le joueur d’orgue ; à ta grille il s’arrête,La musique t’attend… Eh mais ! lève la tête ;Vois-tu pas s’envoler d’ici notre pigeon ?Le cher voisin retourne où pointe le donjon.Nous que tes amitiés réclament au village,Écoutons leur appel ; rentrons comme ce sage.Serais-tu lasse ? Alors, monte encor dans mes bras ;’Je descendrai pour deux, toi, tu me baiseras.Tu bâilles ! le tic tac te dodine, il opère…Dormez, l’enfant chéri, c’est un berceau qu’un père. « .

Que j’aime ce métier par de riants chemins :La tenir sur mon cœur, légère entre mes mains !

1855. D. É.

90 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies de Charles Coran, Paris, LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES, 1887· numérisation archive.org· Sources