Poésie de Charles coran, 1887· L’empire A J.-F. Thénard
Polichinelle
J’ai pour Polichinelle un fond de vieille haine ;Ce méchant détraqué rend la gaîté malsaine,Et Guignol fut un sot, l’ayant choisi bossuEt le voulant brutal, de le montrer cossu.Quel profit pour le goût de nos chers petits singes !Quoi ! la difformité reçoit les plus beaux linges !Et quel exemple, hélas ! l’habit pailleté d’orDevant ces jeux jaloux enrichit un butor !— Aux frais d’un pauvre chat, apprenez, jeunes drôles,Qu’à jouer de la trique on gagne les grands rôles.Logez dans vos esprits ces amusants forfaits ;Et puis, lorsque plus tard vous serez hommes faits,Qu’un de ces mécréants comme en vomit l’histoireSe jette sur les lois ; vous chanterez victoire.Citoyens préparés par un pantin cruelAux sombres attentats d’un vivant criminel,Vous qu’égaye un gourdin, vous bénirez le sabre.— Pour moi, qui près du mal récompensé me cabre,Il me souvient qu’un soir, conduit chez Séraphin,Enfant, je dus quitter la salle avant la fin.D’abord, j’avais trouvé stupides ces deux bossesQue les autres fêtaient avec des airs féroces ;Mais quand le bredouilleur battit son pâtiras,Mes voisins, transportés, poussaient de longs hourras,Et moi, les poings tendus, pris de subite rage,Ne pouvant l’étrangler, je lui lançai l’outrage.J’étais déjà ce franc qui hait le faux jureurDont mes drôles d’alors ont fait un empereur.
D. É.
28 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies de Charles Coran, Paris, LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES, 1887· numérisation archive.org· Sources