Poésie de Charles coran, 1887
A une dame pitoyable
LE JEUDI DE LONGCHAMPS
Madame va partir pour Longchamps. — Dans la cour,Tout près de la calèche, un rustaud de Saint-Flour,Son bonnet à la main, fait valser sur un orgueUn lapin blanc, rival de Vestris — moins la morgue.
Madame, en se gantant, parait sur le perron.Comtesse, qu’avez-vous ? la valse est d’Oberon ;Pourquoi toiser cet homme avec un haut de tête ?Grand cœur, je vous devine : il exploite une bête.
« Mais, avant d’accabler un Auvergnat sans pain,Réduit, pour se nourrir, aux talents d’un lapin,Laissez que j’en réfère à la ménagerieQu’exhibe en ce saint jour votre coquetterie :
« Chevreau de la Suède où l’abîme et le picSemblaient te garantir du féroce trafic,Te plaît-il, montagnard, qu’une dame éléganteDe ta peau parfumée au patchouli se gante ?
—Autruche, indifférente aux chasseurs de Tanger,Si la mode n’aimait ton plumage léger,Conçois-tu que madame ait payé cher ta viePour orner sur son front la paille d’Italie ?
— « Coquillage nacré, dont le coffret marinCachait sa perle au jour près du cap Comorin,Admets-tu volontiers qu’il fallait une brocheAu fichu de madame, et te pécher sous roche ?
— « Éléphant, presque dieu jadis en ce MogolOù l’orgueilleux palmier t’offrait son parasol,Quand madame ouvre à l’air cette ombrelle de moireN’es-tu pas bien flatté d’avoir fourni l’ivoire ?
— Tortue américaine, au double bouclierQui défendait ta chair contre le carnassier,Sous les doigts de madame accordes- tu qu’il t’ailleDe porter son argent serré dans ton écaille ?
— « Et vous, chevaux anglais, ci-devant étalonsConsacrés par un lord à peupler ses vallons,Vous sied-il maintenant, chaste et doux attelage,De promener madame en galant équipage ?
— « Comtesse, et que dirait le lapin bateleurS’il voyait ses pareils, juste de sa couleur,Sous vos pieds délicats tapisser la calèche ?Gageons qu’il bénirait son sort, pauvre bobèche !
« Vous qui menez au Bois ces tristes écorchés,Par luxe un Jeudi-Saint, grâce pour vos péchés !Secourez l’Auvergnat, ou que Satan retienneQu’à la mort de Jésus on vous trouva païenne. »
44 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies de Charles Coran, LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES, 1887· numérisation archive.org· Sources