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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poésie de Charles coran, 1887

A vau-l’eau

Charles Coran· SOUVENIR· 117 vers

Son mari, mon intime, absorbé dans un livre,Content de s’isoler, m’avait dit de la suivre. —Nous allions vers la mer par un sentier breton ;L’amour nous menait-il ? J’aurais jure que non.Seul, un ruisselet clair, frais sorti de la source,Sous les arbres fruitiers conduisait notre course.C’était une eau bruyante et d’aspect fort léger,Qui désertait sa grotte afin de voyager,Comme un bambin s’évade à travers les clôtures,Part avec ses chansons et court les aventures.Jamais ruisseau bavard si preste n’avait fui ;Et pourtant de nous trois, le moins gai c’était lui.La madame, oubliant ses mondaines manières,Marchait d’un pas de nonne en fugues buissonnières ;Elle lançait son rire ailé de traits malinsComme on jette un bonnet par-dessus les moulins :Et, sans plus s’occuper du bon petit jeune homme,Cherchait après les rieurs et mordait une pomme.Moi, ravi d’échapper aux égards compassés,J’affrontais les talus, je sautais les fossés ;Tel qu’un simple écolier se grisant de vacances,J’étourdissais le vent de mes extravagances,Et j’abattais des noix, j’en cassais, j’en croquais,Loin d’aider la rieuse à cueillir ses bouquets.Quand nos cris, un instant, suspendaient leur tapage,Les oiseaux rassurés, tapis dans le feuillage,Les colombes surtout, symboles des heureux,Reprenaient leur concert d’éternels amoureux.N’étions-nous pas bien fous d’accompagner cette onde,Avec nos quarante ans, vingt chacun ? Qu’on réponde.Le feu des voluptés abdiquait-il ses droits ?Ou les blancs nénuphars, communs dans ces endroits,Soufflaient-ils alentour la froide indifférence, —Que ces cœurs rapprochés par l’aimable occurrenceBravaient sans tressaillir l’invite des ramiers,Sur ce bord solitaire, à l’ombre des pommiers ?

Cependant le ruisseau, notre vif camarade.D’un pas moins vagabond traçait la promenade ;Lui qui mêlait naguère, en choquant les cailloux,Un son de castagnette à ses joyeux glouglous,Près de nous maintenant, onctueux comme un fleuve,Semblait nous préparer à quelque grave épreuve.Alors, — effet certain des cours d’eau que l’on suit, —Notre étrange gaîté se régla sur le bruit.Les paroles d’accord nouaient un dialogue ;Les roseaux susurrant, on eût dit une églogue.Nous vantions le pays, le temps, les fleurs, le ru ;Mais d’amour, pas un mot ! Éros fût apparu,Chacun aurait criblé le dieu de persiflages.— Et nos pieds cheminaient. Bientôt la voix des plagesVint dans le sentier creux déranger les discours :Brusquement notre guide arrêta ses détours,Et, nous abandonnant, s’engagea sous des roches.Peut-être voulait-il avertir les flots proches,Il résonnait ; et puis, on l’entendit plonger.Le couple resté seul s’avisa de songer.Autre effet des courants : quand leurs rumeurs s’éloignent,Ensemble on se recueille et les âmes se joignent.Enfin, cent pas plus loin, le terrain s’escarpa,Et devant l’Atlantique un élan m’échappa :« La mer ! voici la mer ! » Beauté calme ou farouche,Est-ce ma faute, ô mer, si ta grandeur me toucheEt si la turbulente espiègle du débutSubissait mon extase et s’attendrit au but ?Ainsi, les trois jaseurs, partis de l’épigramme,Arrivés, s’épanchaient dans un épithalame.

Que faisait, ce jour-là, l’humide immensité ?Sous l’éventail du sud mollement agitéElle amusait Zéphyre avec une élégie,Comme aux âges dorés de sa mythologie.Ces accents, qui jadis perdaient les matelots,Ils soupirent encor leur légende des flots :Dès que le ciel bleuit, la Sirène érotiqueAppelle les amants vers son charme aquatique ;Alors, l’azur palpite en son vaste bassin,Les vagues ont un cœur, on sent battre leur sein,On les voit s’enlacer, lascives, sur le sableOù l’écume frémit des baisers de la Fable.— Embûche sous-marine, insidieux accueil,Perfides, vous taisiez les sanglots de recueil ;Vous cachiez la tempête en son antre endormie,De peur d’épouvanter le jeune homme et l’amie.— L’un à l’autre attaché, le groupe harmonieuxSe livrait sans défense aux attraits de ces lieux.Pendant un long moment, causer, ce fut nous taire…Qui devait, sinon l’homme, éclaircir ce mystère ?« Écoutez, m’écriai-je, est-ce un vœu qu’on entend ?— C’est l’appel d’un mari ; votre hôte nous attend,Répliqua-t-elle, il faut se hâter, la mer monte. »J’aurais pu m’enhardir ; son regard me fit honte ;Le respect conjugal lui montrait sous l’azurUn crime, et la sauvait d’un rivage peu sûr.Adieu donc, Océan !

La dame ouvrait la marche ;Résigné, j’imitais sa tranquille démarche ;Le flux doux m’arracha, par un suprême écho,Un hélas ! rien de plus. Je triomphais de l’Eau.— La gaité du matin déguisée en folieEssaya de nouveau le ton de la saillie.Ma compagne chercha les papillons musards,J’entrepris d’attraper les sauvages lézards ;Faux plaisants ! nous n’étions que nos pâles doublures,De froids acteurs singeant nos premières allures.Notre guide, à rebours, avait l’air dérouté,— Impression que donne un courant remonté. —Les roseaux alanguis traînaient leur pastorale ;Les pigeons enroués faisaient de la morale ;Le vent se lamentait, lui tantôt si badin…Enfin, nous rentrions. Près du mur du jardinLe ruisseau disparut dans l’herbe, et je confesseQue l’effronté bavard narguait notre sagesse.

Content de son auteur, mon intime, l’époux,Me rendit grâce au lieu de prendre un ton jaloux.Mais madame eut ses nerfs comme j’eus la migraine.— Pour venger un échec, l’orgueilleuse SirèneAvait changé la joie en un bizarre ennui.L’amour s’en mêla-t-il ? J’oserais jurer oui.

117 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies de Charles Coran, LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES, 1887· numérisation archive.org· Sources