Poésie de Charles coran, 1887
Scène de vendanges
J’achevais au château les congés de l’automne,Chez ma jeune cousine à la mode bretonne.Aimable parenté ! tout pour elle est permis ;Que de jeux, défendus si l’on n’était qu’amis !Ainsi, tenez : un jour nous rôdions sous la treille,Il nous vint une idée ; ayez donc la pareille,Si vous n’entendez pas parler la voix du sang.Ma compagne admirait, — superbe, appétissant, —Un chasselas doré qui pendait de la voûtePresque à hauteur de bouche, et nous barrait la route.« . Sauriez-vous, comme moi, dit-elle à son cousin,Vous passer de vos bras pour cueillir du raisin ? »Et, me donnant ses mains à garder, elle essaieDe prendre entre ses dents la grappe qui s’effraye.Le raisin chatouilleux, dès qu’il se sent toucherFait une fugue ; alors, les doigts voudraient tricher ;Pas moyen, je tiens ferme, en bon dépositaire ;Mais j’offre, en bon parent, une aide salutaire :Je me cambre à mon tour, ensemble nous guettons…Voilà notre raisin pincé par deux mentons.D’ici nous voyez-vous, levant, comme les chèvres,Le nez en l’air, brouter le fruit à belles lèvres ?Ma voisine exprimait un plaisir non douteuxA dépouiller ainsi le prisonnier juteux ;Son rire s’emmiellait ; moi, je suçais la vigneAvec des petits mots sucrés, du meilleur signe(Et l’on doit supposer que l’ivoire et l’émailPrêtaient par leur jeunesse à ce joli travail).— Tout d’abord le raisin, dans sa noble prestance,Tant bien que mal tenait nos bouches à distance ;Mais le couple gourmand y mit un tel entrainQue la grappe bientôt fut à son dernier grain.Nous étions front sur front ; aussi nos yeux louchèrent ;Vite on ferma les yeux, les dents se rapprochèrent,Et notre unique grain se laissant écraserIl ne resta plus rien entre nous qu’un baiser.Je pressais, je pressais ; mes mains s’en ouvraient d’aise ;Je presserais encor ! mais elle, la mauvaise !Fuyait en s’écriant d’une plaisante voix :« Vous ne m’y prendrez plus à manger sans mes doigts ! »
40 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies de Charles Coran, LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES, 1887· numérisation archive.org· Sources