Poésie de Charles coran, 1887
D’après la leçon de clavecin de Fragonard
Jadis nos grand’mamans, fillettes sous Louis Seize,S’il fallait musiquer en usaient à leur aise.Pour apprendre à jouer un morceau sans façon,L’obligeant clavecin leur procurait le son.Maigre en haut, sourde en bas, n’offrant que cinq octaves,L’étroite mécanique avait ses défauts graves,Mais qui s’accommodaient aux airs de Clementi,Et dont Mozart tirait un assez bon parti.Là-dessus grand’maman promenait en cadenceSes jolis doigts, soigneux d’aller avec prudence ;Les douillets auraient craint d’attraper un effort,Ou de risquer un ongle, à frapper un peu fort.On caressait l’ébène, on cajolait l’ivoire,Comme on touchait sa chatte, elle aussi, blanche et noire.Minette, enfant gâté qui se permettait tout,Grimpait sur le clavier, au morceau prenait goût,Croyait voir des souris trotter, lançait la patte,Et l’on se partageait l’indulgente sonate.L’art peut-être y perdait, mais le vieux clavecin.Joujou de grand’maman, ménageait le voisin.—Quand la timide Agnès voulait se faire entendre,C’était pour recevoir la leçon de Léandre,Un blondin bichonné, guitariste amateur,Censé maître, introduit chez l’ombrageux tuteur.Tandis que son élève occupait l’épinette,Le maestro livrait la mandore à Minette,Croisait les mains, jurait d’être un mari parfait.Sur les deux instruments vous devinez l’effet.L’écolière, en prêtant l’oreille au doux langage,Hasardait un soupir tiré de son corsage ;Puis, ses doigts rencontraient ceux du gentil garçon,Et la chatte achevait en solo la leçon.— Huis clos de la musique, aimables exercices,Combien vos passe-temps ont rendu de services !Mais que tout a changé depuis ce Fragonard !Maintenant on éreinte un piano d’Érard.Le maître est au cachet ; l’élève virtuoseS’acharne aux casse-cous que monsieur Liszt compose ;Les voisins agacés pestent après le bruit,Et Minette a raison qui sur les toits s’enfuit.
40 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies de Charles Coran, LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES, 1887· numérisation archive.org· Sources