Poésie de Charles coran, 1887
Escapade
Soyons grave à présent :Plus de doux, de plaisant ;Allons droit au sévère.Je pars. — Touriste austère,J’arrive à Gavarni.J’ai soif : que boire ici ?L’eau rude de montagneOu l’âpre vin d’Espagne ?…O fadeur ! un goujatM’a servi de l’orgeat. —Je grimpe avec ma piqueDans le désordre épiqueDes torrents, des rochers,Sévère, vous trichez ;Votre grandeur m’amuse.Ce sentier rôde et muse,Le torrent à court d’eauSe déguise en ruisseau,L’atroce précipiceDe rosiers se tapisse.Vrai ! j’en suis écœuré. —Montons au Marboré :« De grâce, horreurs sublimes,Rendez graves mes rimes. »O guignons, mes guignons !Deux pas de pieds mignonsSont marqués dans la neige ;J’ai chaud, — plaisant manège,J’en prends un dans mes doigts,Il fond, et je le bois ;Mais peste de la dame !« Montagnes, je réclameContre vos jolis tours. »Ah ! si du moins un ours,Logé sous quelque roche,Sortait à mon approche !Cas tragique, tant mieux ;Cherchons de tous mes yeux :Voyez quelle sottise !Sur un piton, j’aviseDes amants enlacés.Vertubleu, c’est assez !
Restons ce que nous sommes :Plaisant parmi les hommes,Auprès des femmes doux.Je retourne à mes goûts :« Grandeur pour moi stérile,Adieu ! » — Vive ma ville !Le voyage est fini.Je cours chez TortoniM’offrir un sorbet rose :Mon Dieu, l’exquise chose !Et les beaux boulevards’…Avec mon stick je pars,Frotté d’eau de Cologne,Pour le bois de Boulogne.Ah ! qu’ici je me plais !« Bravo ! rochers, chalets,Butte où rien ne me leurre ! »Point d’ours, à la bonne heure !— Vrai ! ce gros animal.Dans un parc irait mal ; —Mais des ParisiennesAu pas faisant des siennesPour montrer, rien qu’un peu,Le pied, quel charmant jeu !« Pas lutin de pied leste,Moi qui vous criais pesteSur le blanc Marboré,Je vous suis, attiréJusque sous la Cascade. »
— « Que fait là mon malade ? »Demande le docteurEntré chez le conteur.Par-dessus mon épauleIl lit — sans trouver drôle.« Eh ! eh ! le vieux garçonVoyage à la maison »,Dit-il ; et de ma plume,Il écrit — pour un rhume : —Ni grave, ni plaisant,Soyez sage à présent.
Inédit.
82 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies de Charles Coran, LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES, 1887· numérisation archive.org· Sources