Poésie de Charles coran, 1887
Le treizième
Sous le ciel fané de la vieille alcôveOù le soir j’endors avec la guimauveL’asthmatique effet des anciens péchés.Nichent douze Amours que jadis un fauneGlissait un par un dans le damas jaune,Pour les assortir a mes jeux couchés.
Les bambins passaient, au temps de mes flammes,Toute la nuit blanche à fêter les dames,S’enlaçant dans l’air de mes petits cieux.Le faune adorait grossir la guirlande ;Mais toujours l’aurore égrenait la bande,Et chacun rentrait dans un pli soyeux.
Depuis que doit seul le triste bonhomme,Leur nuit d’un seul trait n’est plus qu’un long somme.Qu’ont donc mes rideaux pour les retenir ?Peut-être qu’ailleurs on s’unit sans joie,Cependant qu’ici la ruelle en soieDe mon art d’aimer garde un souvenir.
Ce soir, par hasard ma toux les réveille.L’essaim engourdi, tremblant, tend l’oreille,S’étire, ouvre l’œil et quitte ses trous.J’ai senti leurs mains me frôler la tempe ;Chercheraient-ils Rose au clair de ma lampe ?Eh mais ! qu’ai-je vu flotter sur leurs cous ?
Mon cœur, oui, mon cœur orné d’une chaîne.Quoi ! les friponneaux sont une douzaine,El chacun pour soi le conserve entier !C’est qu’épris toujours, en ma saison tendre,J’ai su le donner, jamais le reprendre,Sans jamais le perdre à ce beau métier.
Faut-il que le sort, dur à mon adresse,M’ait par onze fois changé ma maîtresse,Malgré l’amoureux criant au secours !N’était le roman de mon infortune.J’aurais, sur l’honneur, pu n’en aimer qu’une. —J’entends ricaner messieurs les Amours.
J’allais, pour l’un d’eux, offrir en treizièmeMon vrai cœur, celui dont l’autre est l’emblème ;Mais ces jeunes gens ne sont plus polis.Crainte d’essuyer leur verve railleuse,Soufflons prudemment sur notre veilleuse :— Amours, à tâtons regagnez vos plis.
Toi qui ne ris pas, démon des ténèbres,Dis comment tromper les lenteurs funèbresD’une nuit qu’agite un asthme orageux :Avec la guimauve on calme les quintes…Et pour vous, que faire, ardeurs mal éteintes ?Des vers plaisantant l’amour et ses jeux.
Inédit.
48 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies de Charles Coran, LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES, 1887· numérisation archive.org· Sources