Poésie de Charles coran, 1887
L’amour anacréontique
A une Dame.
Eh quoi ! votre printemps sourit à mon automne,Y songez-vous, jeune beauté !J’ai l’âge où le désir veut le jus de la tonne ;Il faut Bacchus à ma gaîté.
Coupe en main, vous plaît-il me rajeunir l’ivresse ?Complotez donc avec le vin :Osez dans le breuvage infuser la maîtresse ;Je vous devrai le feu divin.
D’abord me préparant vos vendanges vermeilles,Secondez la chaleur des cieux ;Écartez les sarments, découvrez l’or des treilles,Que les fruits gonflent sous vos yeux.
Puis, vous-même cueillez, sur les jaunes ramures,Grappe par grappe, et, grain à grain,De vos doigts effilés touchez aux rondeurs mûres,Comme aux perles de votre écrin.
Après, serrant les plis de la jupe en révoltePlus qu’à mi-jambe retenus,Dans la cuve foulez la féconde récolte,Oui, bacchante, avec les pieds nus.
Mais pensez à ma coupe avant que le vin coule.Donnez vous-même son dessin :Que l’ivoire assoupli discrètement la mouleSur le galbe de votre sein.
Et, venant me l’offrir, que votre lèvre y touche !Pour que, buveur à petits traits,Je baise humide encor l’endroit de votre boucheSur la forme de vos attraits.
Ivre alors j’oublîrai que mes tempes grisonnent,Comme Anacréon de Téos ;Et vous verrez trop tard que mes vers déraisonnentD’avoir goûté le vin d’Éros.
Inédit.
32 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies de Charles Coran, LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES, 1887· numérisation archive.org· Sources