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un seul est le mot juste.

Poésie de Charles coran, 1887

La rose de nattier

SOUVENIR

Charles Coran· 88 vers

A seize ans j’ignorais ma route.Mes qualités et mes défautsFlottaient incertains dans le douteEntre deux buts : le Vrai, le Faux.

Où chercher le type exemplaireConseiller du bien ou du mal,Qui, s’ingéniant à me plaire,Deviendrait mon culte idéal ?

Le sort, hélas ! se montra traître.Jugez comment un travers naît :J’avais alors sur ma fenêtre,Dans une caisse, un jardinet.

Urbain épris de la nature,Sous le toit de notre maison,Je me livrais à la cultureAvec deux fleurs et du gazon.

Par cette innocente habitudeJ’aurais pu guider aisémentVers le vrai ma naïve étude.Il devait en être autrement.

— J’allais un jour au quai des roses,Comptant choisir un églantier ;Mon chemin, clair-semé de pauses,Me conduisit devant Nattier :

Près de la porte, une calècheBrillait, aux armes d’un marquis ;Droit, sur le pas, un valet rêcheSemblait être en pays conquis.

J’aimais m’instruire : je m’arrête,Pour voir par la glace sans tainComment ce Nattier interprèteLes fleurs écloses du matin.

Je fis tout autre apprentissage :Savez-vous ce que contemplaitMa vue embauchée au passage ?La marquise du haut valet.

Ses manières clans son long châle,Son geste vague et bien ganté,Son fard sous un œil au bleu pâleRavissaient ma simplicité.

Ses doigts palpaient, pleins d’artifice,Des roses couvrant le comptoir,Et, par un secret maléfice,M’ensorcelaient sur le trottoir.

J’entre, attiré, dans l’officine.On me reçoit comme acheteur ;La grande dame est ma voisine :De l’aplomb ! mon jeune amateur.

On respirait chez la marchandeUne odeur fine de Chardin ;C’était l’iris de la chalandeQui m’embaumait ce faux jardin.

J’insinue une main timideSous une touffe : ainsi RenaudSous les bosquets trompeurs d’ArmideDonna, jadis, dans un panneau.

Las ! qu’acheter sans un peu d’aide,Enfant, encor si maladroit ?Près de ma main un gant de SuèdeVint fourrager, — c’était son droit.

Comme au hasard, hors de la gerbeL’index poussa de mon côtéUne rose… aussitôt superbe !J’avais mon type de beauté.

Je saisis la fleur, je l’adore,Je me l’adjuge : elle est mon bien.Franche nature, adieu ! ma FloreVa porter un châle indien.

Je me sentis né petit-maîtrePour faire un berger à jabot,Pour mener dans un salon paîtreTous les travers d’un petit sot.

D’un doigt distrait la dame illustreAvait faussé mon naturel ;J’allais traiter le vrai de rustre,Barbouiller l’Amour au pastel.

— En regagnant son équipageElle eut un regard indulgentQui me rendit fier comme un pageD’une maîtresse du Régent.

Deux chevaux anglais l’emportèrent.La poursuivre eût été mal pris ;Mais ses vanités me restèrentDans une rose à son iris.

De ce jour-là, plus de culture !Mon jardinet fut bientôt mort ;Et la marquise et sa voitureAvaient décidé de mon sort.

88 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies de Charles Coran, LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES, 1887· numérisation archive.org· Sources