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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poésie de Charles coran, 1887

Le beau idéal

Charles Coran· 62 vers

I

— Ce fait mythique a lieu près d’Athène en ruine,Un jour de paix entre elle et sa rivale Égine,Alors qu’ayant souffert du roi perse, PallasAttend sur l’Acropole Ictinus, Phidias. —Vers l’Hymette une vierge, Ionienne lente,Monte avec sa corbeille et sa grâce indolente ;Derrière elle un soldat, robuste Dorien,Avance avec sa pique… Et d’abord, entre eux, rien.Mais Pan, tout exprès là, les suit, puis les écouteMêler un dialogue aux courbes de la route.

II

Canéphore d’Athène, aux gestes langoureux,Balançant sur ton front ta corbeille aux flancs creux,Viens-tu chercher le miel qui nourrit ta mollesse ?

Non, guerrier, mais cueillir des fleurs pour ma déesseAthéné, vierge aussi, protège ma vertu.Toi d’Égine, coiffé d’un casque, où te rends-tu ?

Pour ma lance et mon arc il me faut de la cire :Quand brillent ses soldats, notre île les admire,Et Pallas autochthone est propice à nos vœux.

lu m’approches ; marchons ensemble, si Lu veux.Tiens, porte ma corbeille au piquant de ton arme :Nous autres d’Ionie on nous prend par le charme.

Chez nous, les Doriens, on combat volontiers ;Mais que s’ouvrent nos cœurs, ils se donnent entiers.D’ailleurs, femme, ton sang circule clans nos veines.

Et l’idole d’Égine est l’idole d’Athènes. —Nous sommes sur l’Hymette. Adieu, guerrier, merci ;Va seul, ou — je suis lasse — asseyons-nous ici.

Non, parmi ces daphnés se dressent deux oreilles ;Reposons-nous cachés par les ruches d’abeilles.— Et maintenant, dis-moi : t’ai-je déplu ? Réponds.

De loin, je m’effrayais : ces pas comme des bonds,Ces formes de héros ; tu me semblais farouche.— Sur mon compte, à ton tour, laisse parler ta bouche.

Vierge, je dirai vrai : ton air efféminé,Tes yeux, pourtant si doux, de loin m’ont chagriné.Tu souris ; désormais je crois te bien connaître.

Que le sort n’a-t-il fait de nous deux un seul être !Évitant tes défauts, repoussant mes travers,Son chef-d’œuvre eût servi d’exemple à l’univers.

Éros sait le moyen d’enfanter ce modèle :Aimons-nous ! Tu rougis ; canéphore, es-tu belle !Ta main tremble ; écartons ce timide embarras.

Comment ! tu mets ton casque à mes pieds ; quoi ! tes brasEnlacent ma ceinture ; y penses-tu, satyre ?c Déesse, à mon secours ! il me presse, il m’attire… »

Entends les dieux du haut de leur palais vermeil,Crier : Unissez-vous sous l’éclat du soleil ! »Viens, le fruit de ton sein grandira pour leur culte.

Si l’honneur de Pallas dans Athène en résulte,Ose donc, sois le père, Éginète dompté,Je m’offre sur ces rieurs à la fécondité.

III

Ces charmes délicats, cet athlétique torse,Symbolique union, sont la Grâce et la Force.Pan assiste invisible, et d’un rayon de mielSacre entre leurs baisers l’accord béni du ciel. —Vous, rivages d’Asie, envoyez sur la briseL’âme du Smyrnéen, chantre d’Ilion prise.Inspirer en ces lieux le couple orientalDont l’étroite alliance engendre l’Idéal.— Les types de beauté dans l’art n’ont plus qu’à naîtrePhidias, Ictinus, ensemble vont paraître.

62 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies de Charles Coran, LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES, 1887· numérisation archive.org· Sources