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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poésie de Charles coran, 1887

Tatiana

BAINS DE DIEPPE

Charles Coran· 42 vers

Elle est blonde, elle est pâle, et le jeune idolâtreQui doit devant un pope obtenir cet albâtre,De l’épouser si blanche entretenait l’espoir.Mais l’instinct maternel voit la pâleur en noir ;Celle qui fit ce lis veut en faire une rose.Un médecin chargé de la métamorphoseA prescrit l’eau marine et le climat français.— L’été venu, le bain offrant un tiède accès,On a quitté Moscou pour Dieppe, où les falaisesGardent contre le vent les Russes, les Anglaises.La mode est là chez elle, elle y musqué les flots,Elle y plonge, la fière, aux mains des matelots.Qu’en dites-vous, galants qui lorgnez de la grève ?Les plus vaines, ici, souffrent qu’on les enlève ;Telle qui craint, le soir, un valseur de bon ton,Recherche, le matin, les bras nus d’un triton.— Ce fut là que vingt fois, sous les yeux de sa mère,La vierge slave osa subir l’épreuve amère :Autour de ses blancheurs l’Océan s’enroulait ;Vingt fois elle en sortit comme d’un bain de lait.Cependant le soleil, ce cauchemar des blondes.Poursuivait sans pitié les dames sur les ondes ;Les dames brunissaient, et non pas toi, beau lis !Spectateur à l’écart, j’admirais ces conflits.

Mon temps sur ce rivage aura coulé trop viteA voir le flux bercer la fière Moscovite.Elle avait l’âme ailleurs, et ses vœux, loin du portConduits par un aimant, s’envolaient vers le Nord ;Mais ses chastes attraits orneront ma mémoire ;Si blanche, elle allait bien au pays de l’ivoire.J’ai rêvé qu’un Dieppois, travaillant pour Moscou,Avait poli ce front et modelé ce cou ;Qu’un boyard orthodoxe attendait cette ViergeAu fond d’un oratoire éclairé par un cierge,Et que la pure image occuperait les joursA se faire adorer sous un dais de velours.Je rêvais. — On l’emmène ; on emporte avec elleDe pâles souvenirs où l’art du tour excelle :Les amis recevront chacun un blanc cadeauPour la riche étagère ou l’élégant bureau ;Mais que j’aime ta part, jeune homme à qui l’on donne,Pour l’avoir sur ton cœur, cette blonde madone !

42 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies de Charles Coran, LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES, 1887· numérisation archive.org· Sources