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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poésie de Charles coran, 1887· De 1855 a 1857

Pastorale minaudière

Charles Coran· 96 vers

Madame la marquise a les instincts rustiques,Mais, douillette, elle craint sous l’orme les moustiques,Les grenouilles au pré, les vaches au vallon ;Mieux lui va d’herbager dans un petit salon,Sur sa pelouse en fleur de la Savonnerie.De Saxe elle a tiré toute une bergerie.Les sièges tapissés comportent basse-cour,Eaux courantes, moulins, chaumière Pompadour.Et comme un ciel changeant amène les orages,Le plafond bleu d’azur supprime les nuages.

Dès son réveil, sent-elle un pastoral besoinDe flairer les parfums du bétail et le foin,Le boudoir vert l’attend frotté de bergamotte.Elle ôte, pour trousser son chignon, sa marmotte.Met une jupe courte ; et ses mules sans basEntrent dans le bercail, affaire de dix pas.Soigneuse par état, la maîtresse bergèreÉpoussette d’abord son troupeau d’étagère,S’accroupit près d’un pouf, sur ce tas de gazonExamine à chacun ses pattes, sa toison.Dieu ! son cher agneau boite et n’a plus qu’une oreille !Pauvre bête ! un brutal l’aura blessé la veille.Ayez donc un berger et des chiens en biscuit !(Ma parole, on croirait que ce bobo la cuit.)Elle prend l’agnelet, sous son fichu l’enferme,Puis range les moutons et visite sa ferme.— La trouve-t-elle en ordre ? Oui : sur le canapéLes poules piquent l’orge avec un coq huppé.Sur le coussin de gauche un paon trône superbe ;Sur le coussin de droite un chat guette dans l’herbe.Comment vont les moulins ? De fauteuil en fauteuil.Tout le long des ruisseaux, elle y donne un coup d’œil,Tiens ! l’un de ses courants qui charrie une tache !Du sirop ne sied pas dans cette eau, qu’elle sache ;Elle humecte à sa lèvre un index empresséEt débarbouille fort le ruisselet poissé.Non, jamais je n’ai vu naturel plus agreste !La ménagère ignore, ô personne modeste,Que le travail des champs flétrit, fût-on Vénus,Le front bravant le haie et les pieds sortis nus.— L’horloge cependant, un cartel à rocailles,Sonne neuf fois. Adieu, ruisseaux, moulins, volailles !Chiens, gardez les moutons ! Chat, croque les souris !

Après dix pas nouveaux la dame est dans ParisEt devant sa toilette. On se baigne, on s’embaumeHélas ! il faut chasser la franche odeur du chaume,Subir les bas anglais, se laisser recoiffer,Marquise malgré soi, par genre s’étouffer.Mais le rustique instinct persiste sous la modeEt s’échappe souvent du corsage incommode.Ainsi, la paysanne a des accès le soir :Si je viens, dans sa ferme elle veut recevoir.Quel bonheur ! entre nous l’églogue se complète :Je suis Colin, mon stick s’appelle une houlette ;Pour saluer Philis j’emprunte au cabaretLes frimes d’un pasteur fagoté par Lancret.Elle, réglant son air sur sa chocolatièreOù minaude une nymphe attifée en laitière,M’indique à son côté la place de Colin ;Je m’assieds près de l’eau, je m’appuie au moulinComme deux soupirants groupés sur pâte tendre.Nous causons ; Deshoulière eût aimé nous entendre.Certes, la villageoise a lu son Demoustier,Et le pâtre connaît son Berquin presque entier ;J’enguirlande les mots, Philis allégorise.Mais ce pastiche exige un tantinet de brise ;Il faudrait, je l’avoue, un marmot voletantEt de ses ailerons, exprès, nous éventant.Je n’ai pas plus tôt dit, ma rapide compagnePorte à la main de quoi rafraîchir la campagne :Un coquet éventail musqué comme un DorâtAussitôt papillonne et flatte l’odorat.Je jubile ; et pourtant ce semblant de ZéphireMe souffle une autre envie ; alors Colin soupireQu’il manque un dernier point, l’essentiel des pastours :« Lequel ? répond Philis. — Philis, un brin d’amours !Regardez, tout s’accorde au sein de la nature,En porcelaine, en cuivre, en étoile, en peinture ;Embrassons-nous, Philis ! » La sauvage beautéOppose un cœur de pierre à ma vivacité.Elle a raison : ici, rien ne s’émeut ; mes lèvresFigurent le vieux Saxe adorant le vieux Sèvres.« Restez biscuit, bergère ! oh ! mais, choyons le faux,La vérité, madame, a de trop laids défauts.Paissez dans ce bercail vos élégants mensonges,Et m’admettez toujours à partager vos songes.Pour la prochaine fois j’achète chez ManheimUn tourtereau de Delft et sa cagette item :L’oiseau, je l’aurai pris à même le bocage ;De mes habiles mains j’aurai tressé la cage.Vous, chez Gouache emplissez un paneton fleuriDe marrons, pour me tendre avec amphigouriLes fruits triés par vous dans votre clos fertile ;Et sur ce quiproquo j’entends faire une idylle.Oui, marquise, oublions en des jeux surannésCombien la vie est lourde aux parfaits raffinés. »

96 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies de Charles Coran, LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES, 1887· numérisation archive.org· Sources