Poésie de Charles coran, 1887· De 1850 a 1854
A Ninon
Oui, Ninon, je vis sous vos rênes,A votre caprice attelé ;Sentez vos grâces souveraines :Pour les servir je vole ailé.Mais je garde insoumis à l’amoureux prestigeL’honneur et la pitié, l’instinct du vrai, du beau :Pour mes penchants virils ceux-là sont un quadrige,Et sur le char mon bras porte fier le rameau.
Mon élégance se raffineDès qu’il s’agit d’aller chez vous ;J’exhale l’odeur la plus fine,Tant vous plaire me semble doux.Mais quand je vois régner applaudi par la FranceLe luxe injurieux des coquins parvenus,Je voudrais, consultant ma sombre intolérance,Sur un sol vierge errer, pâtre libre et pieds nus.
J’amuse avec mes causeriesLes loisirs de votre boudoir.Brodez-vous vos tapisseries ?Mes doigts s’offrent en dévidoir.Mais si j’entends pleurer de misérables fillesSous le dilemme inique, — ou se vendre, ou souffrirContre un sort qui résiste aux vertus des aiguillesLaissez ma voix se plaindre et mes mains secourir.
Puisque vous croyez aux chimères,Je donne dans le merveilleux ;Jusqu’au fond des ondes amèresJ’irais pécher des contes bleus.Mais ma raison honnit les saintes balivernesEt fraye en humble élève avec la vérité ;Penché sur les débris des antiques cavernes,Je demande à Darwin d’où vient l’humanité.
Dans vos fauteuils à bergeriesFaisons la cour aux bibelots ;Sourions aux chinoiseries,Jubilons devant des magots.Mais je veux, de l’alcôve où le matin m’éveille,Contempler la Cérès qu’Athènes modela ;Et comme on voit les fleurs aux séjours de l’abeille,On voit dans mon logis les vases de Nola.
1853
40 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies de Charles Coran, LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES, 1887· numérisation archive.org· Sources