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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poésie de Charles coran, 1887· De 1846 a 1849

Épisode de pèche

Charles Coran· 70 vers

Près de Caen, sous un pont de bois sans garde-fou,Un monsieur matinal, caché là jusqu’au couPar un fouillis de joncs, a les pieds dans l’eau vive.Deux souliers circonspects l’attendent sur la rive.Lui, pêche et ne prend rien, car un site charmantLe distrait du bouchon, — malicieux Normand !Entre les saules drus, dans un pli de l’herbage,Le pur ruisseau dessine et peint un paysageAvec le bleu céleste et le vert végétalEt le jaune des fleurs qui nagent en aval.Sous l’arche, ce Diaz tire l’œil et le forceA regarder là-bas… Fretin, volez l’amorce !— Mon pêcheur attrapé sort du prochain château.Pendant que le baron chasse sur le coteau,Que dans les prés voisins la baronne herborise,Leur invité — monsieur — s’impose l’entrepriseDe remplir son filet avec un hameçon.Chut ! un bruit qui s’approche a troublé le poisson. —A cinq pas du fouillis, sous les branches d’un sauleLa baronne paraît, sa boîte sur l’épaule.Elle descend la berge, et, sans voir les entours,Se penche et vers les fleurs tend ses doigts… las ! trop courts.Qu’imaginer ? Jeter sur le pont ses chaussures,Relever son peignoir crainte d’éclaboussures,Risquer un pied, puis l’autre, et la dame est dans l’eau.Ce coquet personnage achève le tableau.Oh ! pourtant, plaignez-moi : l’infortuné qui pêche,C’est votre serviteur troussé comme un Bobèche.Qu’elle m’avise ici, décoré de mes bas,— Je les porte en sautoir, — je n’y survivrai pas !Elle, on la moulerait, l’aimable botaniste,Levant ainsi trop haut son jupon de batiste.Restons coi, comme Ulysse aplati sous le joncQuand Nausica s’avance. Il se baisse ; et moi, donc !Lui, du moins, un naufrage excusait son écume ;D’ailleurs, il était nu, c’est encore un costume,O nudité des dieux, ornement des héros !Tandis que ce fatras me rend si laid, si gros !Le moyen d’en douter ? j’ai là ma portraiture,Mon reflet sous le nez, qui me caricature.— Écoutons : le courant se met à clapoter ;La dame évidemment s’amuse à barboter.Elle vient ; ah ! mon Dieu ! quel caprice la pousse ?Je devine : à côté l’attire une herbe douce ;Elle part. L’eau se tait, le bruit monte, j’entendsLes pas sur le plancher ; plus rien. — Il était temps,J’étouffais. Redressons lentement notre tête,Étirons-nous, et puis… Tout à coup je m’arrête :Juste devant mes yeux, sous un peignoir bouffant,Pendent deux jolis pieds qu’on croirait d’un enfant.La baronne est assise, et le soleil les sèche,Ces chers amours mouillés. — Allons, du cœur, Bobèche !Ton ridicule échappe à l’ennui d’être vu,Accorde-toi sur l’heure un régal imprévu.Tout beau ! pour commencer, admire, ou si tu touchesTrop vite, incontinent s’envolent les farouche :Chauffez-vous, mes amis ; encor, longtemps, toujours !Que ces vieux ponts de bois sont de plaisants séjours !Mais quoi ! depuis vingt ans à l’étroit on vous chausse,Et, malgré le chevreau, pas une ligne fausse !Doigts rosés, montrez-nous vos ongles élégants ;J’ai connu leurs pareils, mais ils portaient des gants.Folâtrez, oui, mignons ; qu’on minaude et se joue,En m’effleurant l’oreille, en me frôlant la joue.Maladroit ! je les pique avec mes favoris ;Chatouillés sous la plante, ils frissonnent surpris ;Ils vont fuir. Dépêchons, lançons à la voléeComme un faucon ma bouche, et les baisons d’emblée.—Qu’ai-je à lever ainsi mes bras irrésolus ?J’hésite… Ah ! le peureux ! les petons n’y sont plus !

70 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies de Charles Coran, LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES, 1887· numérisation archive.org· Sources