Poésie de Charles coran, 1887· De 1850 a 1854
L’édredon
Elle a froid, ma frileuse, en juillet, sous les arbres,Notre climat du Nord est si dur pour les marbres !Vous me fendez le cœur, déesses de Coustou,Quand j’ose dans les parcs vous presser le genou.Que ne portez-vous donc en tout temps des fourrures !— Ma douillette Ninon rappelle ces sculptures :Comme celles des arts, l’idole de mes versSous les tièdes zéphyrs souffre encor des hivers.Aussi, dès que l’été met la Suisse à la mode,Me procurer le frais devient chose commode ;D’autres ont les glaciers ; chez ma dame, à quoi bon ?Son corsage me tend les neiges du Simplon.Ma moustache, en retour, lui sert de chancelière :Le dirai-je ? ma bouche, à ses pieds familière,Chauffe, avant le coucher, leur couple délicatDans des baisers fourrés comme la peau d’un chat ;Puis après, sous le lin où Ninon fait la boule,Autour de ses frissons, toujours chat je m’enroule.A débiter mes feux ainsi passent les nuits ;Et pourtant, le matin, nos pêchers ont des fruits.
Mon lecteur, qui pressent la bise et la gelée,Craint-il déjà pour nous l’engelure et l’onglée ?— Ami, ne sais-tu pas qu’amoureux, les pinsonsRécoltent le duvet resté sur les buissons ?Écoute : j’aime Enghien ; logés sur son rivage,Nous vivons juin, juillet, août, clans un cottage.Le soir, quand le jour tombe et que près du foyerLa Ninon reste à voir un fagot flamboyer,Rameur mystérieux, craintif aussi pour elle,Vers l’îlot de l’étang je conduis ma nacelle ;Trente cygnes, groupés là-bas dans les roseaux,A leur pâle reflet me guident sur les eaux.J’aborde avec lenteur parmi les hautes herbes,Et je guette accroupi, témoin d’ébats superbes :Il semble à leurs élans que ces impétueux,Par la lutte accouplés, livrent bataille entre eux.Dès qu’Amour a jonché le terrain de leur plume,Je parais ; mis en fuite, ils plongent, l’onde écume ;L’îlot est solitaire, et je touche à mes fins ;Je n’ai plus qu’à choisir les duvets les plus fins.- Chaque soir le rameur rapporte de sa chasseDe quoi, l’hiver prochain, se moquer de la glace.Aux dépens des oiseaux plumés par CupidonJ’apprête à ma frileuse un soyeux édredon ;Et puis je doublerai son col et sa pantoufle,Pour que de pied en cap du cygne l’emmitoufle.Alors vienne le givre, aux mois des ruisseaux pris,Barbouiller méchamment nos vitres de Paris :Le gamin y perdra ses frais de gribouillage ;On se rira de lui sous le moelleux plumage.Rassure-toi, lecteur : malgré neige et glaçons,Nous aurons nuit et jour des bonheurs sans frissons.
52 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies de Charles Coran, LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES, 1887· numérisation archive.org· Sources