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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poésie de Charles coran, 1887· De 1850 a 1854

Un dessert

ECRIT SUR UNE TABLE DE RESTAURANT

Charles Coran· 50 vers

Les piments m’ont donné la soif des douceurs fraîches.J’ai sonné : le garçon m’apportera deux pèches.— Je songe, en attendant, à ce vieil espalierDans la cour du collège où je fus écolier.Je crois le voir encor, sur un tronc bas et fruste,Droit, décorant la porte, honoré comme un buste.Quand je passais devant, seul, au mois du fruit mûr.L’accessible pêcher m’attirait vers le mur :Avec leur air juteux aux belles formes rondes,Ses globes imitaient des mamelles fécondes ;On eût dit les appas de la déesse Isis.Certes ma jeune main, libre, les eût saisis ;Mais, rien que d’y penser, j’avais des peurs de lièvre.Un matin cependant, je hasardai la lèvre :Personne ne voyait, je pris par le boutonLa pèche la plus grosse et, lentement glouton.Je suçai ; pour le moins je risquais mes oreilles ;Gloire à Dieu ! le censeur accusa les abeilles.

Le garçon m’a servi deux de ces fruits charnusAppelés dans Montreuil les tétons de Vénus.J’aurais trouvé le mot sur l’aimable apparence ;Si bien qu’à mon dessert j’ai fait la révérence,Plein d’un gentil respect pour ces seins veloutés,Couchés sur mon assiette avec ces vénustés.Près d’eux un couteau brille, emmanché dans la nacre :Comment ! vais-je immoler ce parfait simulacre ?Autant frapper au cœur la Vénus de Milo.Quoi ! le poignard révolte un farouche Othello,Et, friand sans pitié, je plongerais ma lameDans des attraits pareils aux vôtres, ô ma dame !J’arracherais leur peau, je les dépècerais,Horrible cannibale, et je les mangerais !— Chers fruits, ne craignez rien de la soif qui m’excite :Je voudrais vous offrir sur l’autel d’Aphrodite ;Mais vous laisser ici, c’est vous abandonner.En pâture aux goulus qui vont venir dîner.J’emporte mon dessert dans ses feuilles de vigne ;Courons chez ma maîtresse après un sort plus digne ;Oui, mourez, mais en elle ; ayez pour beau trépasDe couler par sa bouche au creux de ses appas.Que dis-je ? vous vivrez grâce à ce stratagème :Vos chairs se mouleront dans les globes que j’aime ;Plastique comme un stuc, bien loin d’être détruit,Dans sa gorge le jus s’enflera, nouveau fruit.Ce soir, en retenant sous mes lèvres hardiesLes galbes veloutés, les lignes rebondies,Je sentirai saillir vos charmes revenus.Les mamelles d’Isis, les tétons de Vénus ;Et, sans plus refuser ma bouche aux douceurs fraîches,Amoureux satisfait, je goûterai mes pèches.

50 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies de Charles Coran, LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES, 1887· numérisation archive.org· Sources