Poésie de Charles coran, 1887· De 1846 a 1849
Le dimanche de la saint-léger
AVRIL
A Rose
Les sonneurs sonnent les cloches ;La messe aura des brioches.Mais le patron d’aujourd’hui,Saint Léger, pousse aux bamboches ;Son nom me prévient pour lui.
L’oiseau perché sur la brancheFait le sermon du dimanche :« Chers frères, Parisiens,Laissez dormir sur la plancheVos fâcheux paroissiens.
Dans l’étroit tube de verreLe vif-argent marque Serre ;C’est à ce degré qu’AvrilRend le sexe peu sévèreEt dégourdit son babil.
Dès le matin, la gazetteVous apporte une amusetteOù Cupidon, chroniqueurDes cancans en chemisette.Chez l’abonné parle au cœur.
Le coiffeur oint la pratiqueD’une huile anacréontique.Sous les doigts de FigaroLe menton trouve érotiqueLa prestesse du blaireau.
Dans l’orgue de BarbarieLa chanson par l’âge aigrieRegagne un entrain gaillard ;La manivelle attendrieCause un effet égrillard.
Les fleuristes ambulantesOnt des phrases plus coulantesPour proposer un bouquet ;Le petit jardin des plantesSur leur taille est plus coquet.
Le traiteur hors de carêmeS’applique à venger Carême :Sa montre affirme aux chrétiensQu’à bien manger mieux l’on aimeEt son air dit : « Je vous tiens ! »
Le vieux garçon de serviceSert la truffe et l’écrevisseAvec des yeux singuliers ;Mon pendard flatte le viceDes salons particuliers.
Le cocher de citadineEn trottinant se dandine.Les deux roussins, moins pressés,Sentent au fouet qui badineQue les stores sont baissés.
Lui, le crieur de programmes,Somme dix-huit cent mille âmesDe s’amuser jusqu’au soir :Gros ballons, grands bals, longs drames !Qu’on se hâte, il faut tout voir.
Et nous, par ce jour d’ivresse,Sais-tu, Rose, ma maîtresse ?Pour fêter le saint léger,Dans Musset lisons la messe…Les dévots vont enrager.
60 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies de Charles Coran, LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES, 1887· numérisation archive.org· Sources