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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poésie de Charles coran, 1887· De 1846 a 1849· Quiproquos

I. Leçon d’inconduite

Charles Coran· 139 vers

I

Mai 1848..

A quelle extrémité ma muse en est réduite !Je prends à l’Opéra, dans le corps des ballets,Une enfant, pour l’instruire à charmer un Anglais.Je deviens — c’est joli ! — professeur d’inconduite ;Tâchons de nous montrer habile à ce métier.J’adopte Paméla, fille de mon portier.Grand Dieu ! va-t-on causer sur nous dans le quartier !» Choriste Paméla, vous dansez d’un air gauche,Le dessin de vos pieds n’est jamais qu’une ébauche ;Vous passez sous les yeux comme un et cætera,Et, malgré le Vestris qui vous évangélise,Votre geste embrouillé dit fort mal if you please.Cependant, nous rêvons un succès d’Opéra :Maman, dont la tendresse attend beaucoup des planches,Inculque à son trésor sa foi dans les peaux blanches.Eh bien ! veuillez me suivre : on me connaît futé ;Nous irons à vos fins par la légèreté.

II

« Quittez cette mère ; oui, ma jeune élève.Eh quoi ! je commets un détournement ?Je vous sais mineure, et je vous enlève !— Article premier de mon règlement. —

Laissons fulminer le couple conciergeQui confond la danse et le coq au riz,Et voyait bientôt sa cocotte viergePlumant, pour la table, un vieux garçon pris.

Bénis les parents ! je fais leur fortune.La nuit vient, nouez vos petits cartons :Fuyons ; hâtez-vous, devançons la lune ;Vous tremblez, j’insiste. — Enfin, nous partons.

III

« Vous habitez une chambrette,Toujours demoiselle des chœurs :Ma chère, ici point d’amourettes !Fermons la porte à tous les cœurs,Et votre croisée aux fleurettes.

Abandonnez ces bijoux faux,Souvenirs du cousin Alphonse,El travaillons, comme deux faux,A couper l’ivraie et la ronceEt l’herbe folle, vos défauts.

Plus tard, vous aurez un domaine,De par l’amour d’un grand seigneur ;Vous cesserez d’être inhumaine,Dans un palais, sur mon honneur !Mais que bien danser vous y mène.

IV

Toi que guident mes soins, veux-tu ravir les yeux ?Allons ensemble au Louvre interroger les Dieux.J’emprunte aux Immortels le fond de notre étude.Le marbre te dira, dans son style idéal,Que danser et sculpter ont pour devoir égalD’ennoblir avant tout le geste et l’attitude.

La danse exprime une âme : élevons ton esprit.Tes pas commenteront les livres qu’on t’apprit ;Chasse donc les romans d’intimité malsaine.Puis, médite et retiens les poèmes des forts :Lis des lauriers conquis par de vaillants efforts ;Les vers t’inspireront dans les jeux de la scène.

La danse impose aux nus d’épargner leurs contours.Femme, qui vas montrer tes mœurs dans tes atours,Par les trous du rideau vois les dames du monde :Sur leur taille, la mode a pour conditionDe charmer sans permettre une indiscrétion.Porte la gaze ainsi, choriste pudibonde.

V

« Comprenez bien le professeur :C’est presque un faune qui vous dresse ;Je vous épure avec noirceur,Car ma vertu prêche l’adresse.J’ai la morale d’un danseur.

— Si bien qu’un jour dans les coulisses,Le régisseur, qui vous jugeait,Vous sort des banales milicesPour vous nommer premier sujet.Faites désormais nos délices.

— Goûtons ce brillant résultat. —Mais il s’agit de vous instruireSur l’autre point plus délicatD’un Anglais qu’il faudra séduire :Ce qui concerne mon état.

VI

J’assiste vos débuts. Dansez, d’abord modeste ;Tourné vers le public, je me charge du reste.Ce pas chaste interdit l’abonné libertin ;Mais j’observe en sa loge accoudé, solitaire,Le jeune ambassadeur arrivé d’Angleterre,Dont mon élève admire — entre nous — l’air hautain.

Dansez correctement, monseigneur vous contemple.Vous évoquez la Grèce. Est-il donc dans un temple ?Quoi ! cette déité, ballerine à Paris !Sa Grandeur a cru voir sur le royal théâtreTerpsichore animant le symbolique albâtre,Pour racheter son art des modernes mépris.

Dansez avec orgueil, domptez cette Excellence.Le diplomate ému s’émerveille en silence ;Ainsi brûle un volcan sous les neiges du Nord.Vous, sachez ne rien voir et suivez votre étoile.Sur un succès de grâce on va baisser la toile. —Paméla, mon enfant, je crois tenir un lord.

VII

Dès le lendemain, comptant plaire,Lettre sur lettre on vous écrit.Froid confident, je vous éclaire ;Et la diva, femme d’esprit,Ne répond rien ; c’est exemplaire.

Matin et soir, un grand laquaisVous apporte de l’AmbassadeDans le vélin de gros bouquets.— Bravo, monseigneur ! — Vous, maussade,Renvoyez John et les paquets.

Bientôt, lui-même il se présente,L’ambassadeur incandescent.Ah ! surtout qu’il vous trouve absente !Vous êtes là, milord le sent,Et soupire : « Quelle innocente ! »

VIII

« Pourtant au théâtre il vient vous trouver,Force votre loge, implore et propose,Comme moi jadis, de vous enlever.Résistez, déesse, ou je m’interpose.

Il met à vos pieds, tout, tout ce qu’il a.C’est payer fort cher ! Qu’allez-vous répondre ?— « Je vaux plus, milord ! » Très bien, Paméla !Ce refus contient de quoi le confondre.

Le cœur aurait pu vous trahir, mais non !Ma morale exige un dernier chapitre :Le beau gentilhomme a gardé son nom,Vous avez son âme, il nous faut son titre.

IX

« Lui, notre Anglais, vous veut à n’importe quel prix.Pendant un long hiver il s’adonne à vous suivre.Comme un adolescent amoureux, sous le givre.Nous approchons du but, si vous m’avez compris.Ne devinez-vous pas qu’il vous regardait vivre ?Il a vu des travaux, des pudeurs, des fiertés.— Ah ! certes mon élève a droit aux dignités. —Avec Pâques fleuri vous arrive un notaireMuni d’un parchemin aux rubans d’apparat.« Veuillez, mademoiselle, approuver ce contrat. »Signez donc…Very well, Pairesse d’Angleterre !Milord vous reconnaît, comme apport, une terre ;Pour votre aîné la loi réserve un majorât.— Désormais, c’est chez vous qu’on danse à l’Ambassade ;Et votre chiffre alors flambe sur la façade.

— Mais maman ? — Elle occupe un bien dans le Midi.Entre nous, l’inconduite a du bon, milady.

139 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies de Charles Coran, LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES, 1887· numérisation archive.org· Sources