Poésie de Charles coran, 1887· De 1850 a 1854
Les cheveux gris
A Ninon.
J’écris ; — dans mes papiers curieuse de lire,Approche lentement, penche-toi sans rien dire,Par-dessus mon épaule espionne ma main. —Eh ! pourquoi t’ exclamer après ce parchemin ?Vois-tu pas que ma plume entretient mon notaire ?Mais j’entends : il s’agit d’un terrible mystère ;Tu vois dans mes cheveux, dans ma barbe cachésDes poils gris. Bon ! tes yeux se détournent fâchés.Je vais sur quarante ans, maîtresse qui t’étonnes ;Résignons-nous, ma chère, aux grêles des automnes.Tu soupires ? Alors prends la pince d’acier,Et puis sur mes genoux la place qui te sied.Tournons notre fauteuil d’abord vers la fenêtre.Maintenant commençons ; refais l’ex-petit-maître,Épi le ton galant ; verse ensuite un parfum,Et frise doucement, frise ce nouveau brun. —Que ta sorcellerie avec art me restaure !A ton toucher déjà je me sens jeune encore.Cependant qu’aux poils gris chassent tes jolis doigts.Tiens, je veux t’en conter. — Sais-tu bien qu’autrefois,Sous le père Abraham, vieillir était superbe ;Un Juif à menton noir semblait un chanvre en herbe,Il lui fallait blanchir ; jusque-là, point d’amours !Les femmes l’évitaient par les plus grands détours ;Tandis qu’un patriarche à la barbe de neigeAttirait de très loin un féminin cortège.Que j’aurais aimé naître en ces temps généreuxOù les vieillards charmaient sous les palmiers hébreux !Avant peu ton ami sera couleur de cierge ;Conçois-tu quel effet sur le cœur d’une vierge ? —Eh mais ! vous m’enlevez les bruns et non les gris !Oui, de colère, exprès. Dévote, ai-je compris ?Mon conte offusque-t-il votre ferveur chrétienne ?Vengez-vous Abraham ? Oh ! qu’à cela ne tienne,Je citerai les Grecs ; mais vous, épilez bien.— Vivent les mentons blancs sous le soleil païen !L’hétère, qui réglait ses mœurs selon les sages.Forçait ses amoureux aux longs apprentissages ;Un blondin l’agaçait — tel pour vous le verjus ; —« Blanchissez », disait-elle. Alors plus de refus !Témoin Anacréon, vénérable exemplaireDes barbons mûrs à point pour se mêler de plaire.Aussi, — tirez moins vite ! — amateur bientôt vieux.J’aurais dû, Grec au fond, finir chez mes aïeux.Ma moustache argentée, aux essences d’Asie,Affilerait ses crocs pour madame Aspasie ;Phryné préférerait leur oncle à mes neveux ;Laïs… j’ai cru sentir sa main dans mes cheveux.Holà ! vous m’arrachez bruns et gris tout ensemble ;Aux magots de Pékin voulez-vous qu’on ressemble ?Dieu, tu pleures, méchante ? Ah ! la belle raison !Mon air léger t’inspire un orageux soupçon.A-t-on jamais versé plus follement ses larmes ?Parle : qui de nous deux aurait droit aux alarmes ?Tes trente ans, nés d’hier, ont l’âge de Vénus,L’âge de ses hauts faits des dames trop connus ;Tandis que ton amant… tu l’as dit, je grisonne.Pour un rien, j’aurais l’air de Vulcain en personne ;Et certe on plaint le sort du boiteux forgeron.— Oui, caresse à présent, chatte, fais ton ronron ;Mets tes mains sur ma bouche et l’oblige à se taire…Assez ! je vais sortir ; je cours chez mon notaireDemander un manoir où m’enclore avec vousLoin d’Adonis et loin de Mars, — je suis jaloux !
64 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies de Charles Coran, LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES, 1887· numérisation archive.org· Sources