Poésies de Charles coran, 1887
A une danseuse
A toi les vers, l’encens, les couronnes, les palmes,Danseuse, dont la grâce aux traits chastes et calmesRehausse nos ballets.Déesse d’opéra, chez le Grec idolâtreTa légende eût reçu le Pinde pour théâtre,Un temple pour palais.
Laisse-nous supposer qu’une nuit TerpsichoreVint séduire à Paris un autre fleuve encore,Mit la Seine en émoi ;Qu’à ce nouveau Strymon s’abandonna la Danse,Et que, voulant léguer son culte à notre France,Elle accoucha de toi.
Revêts cet idéal, nymphe parisienne ;Évoque sous tes pieds de vierge olympienneLe soi de l’Hélicon.Plus haut que ta psyché, quand ton rôle se mire.Consulte pour tes pas la muse qui t’admireD’un céleste balcon.
Le soir, quand tu parais, Piéride sous la gaze,Le statuaire apprend qu’il faut bannir l’emphase,Le peintre s’ennoblit ;Le poète, gêné par son ardeur contrainte,Comme un riche Latin se formait dans Corinthe,Observe et s’assouplit.
S’il faut, mortelle ensuite, habiter notre terre,Femme sous le satin, règne alors comme hétère,Car il te reste Éros ;Mais, Laïs épurée, abeille sans piqûre,N’offre ton miel extrait du jardin d’ÉpicureQu’aux lèvres d’un héros.
Avare d’attirer vers tes faveurs suprêmes,Oui, n’admets qu’un grand cœur,digne en tout que tu l’aimes.Vienne, après, l’heureux jour !Dans le ciel de ta couche, à l’heure où tu succombes,Le vainqueur aperçoit Vénus et ses colombesPlanant sur ton amour.
Reste donc aux Français : reste une attique idoleDevant les égarés de leur art, ce frivoleQue grise un vain encens ;Et de la volupté garde-leur les arcanesContre le vil succès des basses courtisanesQui corrompent les sens.
Lui, le dernier chanteur qu’anime encor la Grèce,S’ingénie à remplir les échos de LutèceDes douceurs de sa voix,Pour vanter tes retours au passé de la danse,Pour fêter les plaisirs de ton indépendance,Nymphe altière en tes choix !
48 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies de Charles Coran, Paris, LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES, 1887· numérisation archive.org· Sources