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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poésies de Charles coran, 1887

École flamande

Charles Coran· 58 vers

A un Touriste connaisseur

Quel vieux peintre wallon n’a pas son cabaretPlein, depuis deux cents ans, de buveurs en béret ?Amateur qui courez les tableaux de la Flandre,Au faro de cet art daignez vous laisser prendre ;Visitez ses débits, et, rôdeur curieuxAltéré par Rubens, rafraîchissez vos yeux.— Le hasard vous conduit chez Brauwer ; mais la tableEst grasse, et le plancher fangeux comme une étable ;Sous les bonnets salis, les fumeurs bourgeonnésPortent la fleur du vice, une verrue au nez.Remarquez, dans un coin, ce rustre sans vergogneQui vautre son sommeil d’incorrigible ivrogne :C’est le peintre lui-même, artiste renomméPour ronfler sur le coude après le pot humé.Passant, méfiez-vous où le patron s’enivre :Le traître vert-de-gris ronge ses brocs de cuivre ;Sa malsaine boisson se trouble ; les valets,Goujats, en les rinçant souillent ses gobelets.— Voulez-vous voir briller la chope et la canette ?Je vous conseille, en face, une autre maisonnette :Ici, chacun saisit sa commère au menton ;Volontiers les gasters font craquer un bouton ;Mais point d’affreux hoquets : la plaisante tabléeÉvite ingénument l’orgie échevelée ;Partout la netteté, servante du festin,Reflète les buveurs sur le verre et l’étain.C’est que l’hôte attentif tient pour autrui la bière ;Donner parfait l’occupe ; inaperçu derrière,Il soigne ses chalands, laboureurs et meuniers.Dégustez ; cette fois, vous êtes chez Téniers.

Avant de vous offrir ce régal en peinture,Le maître avait appris à régler sa nature :S’il s’avisait souvent de hanter les bouchons,Il croquait les buveurs sans toucher aux cruchons ;Puis, tandis qu’à côté, Brauwer, pilier du bouge,Peignait en ripaillant, pressé par une gouge,Lui, regagnait son toit, longtemps se recueillait,Le dessin sous les yeux, devant son chevalet ;Et son pinceau, fidèle aux braves gens modestes,Rendait avec candeur les bombances agrestes,Leur brassant, de cet air dont La Fontaine écrit,Un faro qui conserve encor frais son esprit.

Maintenant, faudrait-il, aristarque superbe,Trouver ces vieux Flamands vulgaires comme l’herbe ?Laissons le Roi Soleil, monté sur ses ergots,Chasser de son palais, comme il dit, « ces magots »Vous, flâneur, qui goûtez dans une galerieLeur art, ainsi qu’on boit dans une hôtellerie,Et cherchez les mieux peints de ces intérieurs,Pour y fraterniser avec les francs rieurs ;Sur les bords de l’Escaut, oubliant le Permesse,Pardonnez à Téniers la bière et la kermesse.Instruit par le climat, le grand homme wallonOù ne vient pas la vigne a fêté le houblon ;Mais que ne voyait-il sous la treille, en automne,Danser les vendangeurs que le pampre couronne !Ce peintre de lourdauds, peintre alors de bacchants,Eût fait couler le vin dans des rhytons toscans.

58 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies de Charles Coran, Paris, LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES, 1887· numérisation archive.org· Sources