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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poésies de Charles coran, 1887

Un moment de sagesse

Charles Coran· 52 vers

On m’apporte un billet. — Qu’a donc ma belle amie ?Il me naît un effroi ; lisons : — Quelle infamie !Nous séparer, ô ciel ! pour un mot, justes dieux !Sur l’honneur, j’aurais pu, madame, espérer mieux. —A plus durable ennui réservons ma tristesse :Dédaigné, dédaignons cette étrange maîtresse.Aussi bien j’étais las de subir sa fierté ;Reprends tes droits, reprends, ma sainte liberté !— N’y pensons plus. A vous, trésors des solitudes,D’occuper mes loisirs aux fécondes études,Venez sur mon bureau, chers livres, mes vieux prix,Qu’écartait son barbare et frivole mépris ;Savourons le plaisir de la braver ensemble.— Te voici, mon Chénier ; quel destin nous rassemble !Frère, Éros nous forgea les pareilles noirceurs,Camille et mon amie, hélas ! font les deux sœurs.Sous chacun de tes vers qu’inspirait l’infidèle,Je reconnais la mienne et dis : « Comme c’est elle ! »Je le disais du moins, car je veux désormaisNe plus jamais te lire et n’aimer plus jamais.Amour et poésie… insensé qui s’y fie !Adieu, frère ; il n’est rien que la philosophie. —Justement, j’aperçois tout poudreux mon Platon :Je l’époussette et cours au souper d’Agathon.— Maître, dont ma folie abandonna l’écolePour m’attacher un cœur qui trahit sa parole,Regarde, j’ai vaincu la chair et ses transports,Je t’amène un convive affranchi de son corps ;Commence ta leçon, je n’ai plus qu’à te suivre.— Eh ! que fait cette fleur dans cet illustre livre ?— Quoi ! pervenche sans gène, un débris de bouquetSe coucher comme un sage au milieu du Banquet ?Expliquez-vous. « Vois donc comme je suis jolie !Rappelle-toi la place où vous m’avez cueillie ;Sous le bois ténébreux, dans l’embaumé gazon :S’agissait-il alors d’invoquer la raison ?Il s’agissait d’ivresse. Ose un peu contredire !J’écoutais ; j’entendis la dame en blanc le dire :« Pour ne pas oublier ce qui s’est juré là,« Conservez ce témoin, mon ange. » Et me voilà !Mais pardonne, docteur, j’ai troublé ta lecture. »— Oh ! ne t’en défends pas, fille de la nature ;Écoute encor : la dame a blessé nos amours ;Prends congé d’Agathon et vole à leur secours.Elle attend ma réponse ; arrive avec la lettre.Plus libre que mes vers, tu peux tout te permettre :Raconte — et n’omets rien — les baisers, les serments,Son délire et ma flamme, et toi près des amants.Tu verras ses regards alanguir leur bleu tendre ;Et ce soir dans ton bois on reviendra s’étendre.

Déjà ma plume achève un rapide impromptu. —La fleur part dans les vers. — Platon, que me veux-tu ?

52 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies de Charles Coran, Paris, LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES, 1887· numérisation archive.org· Sources