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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poésies de Charles coran, 1887

Ma vocation

Charles Coran· 72 vers

Il était un prélat, lorsque j’habitais Rome,Qui m’appelait toujours son enfant.Le saint hommeSe trompant,je l’ai cru, sur mes goûts naturels,Voulait me préparer au culte des autels.Il a quitté la terre, et je vis hors l’Église ;Mais, devant sa mémoire, avouons ma sottise.Que me demandait-il ? un vœu de célibat ;Célibataire et prêtre, oh ! le commode état !N’y changez rien, ou net ! les pieuses RomainesChez les abbés fringants suppriment leurs neuvaines. —Ma stalle d’Opéra, je l’aurais dans le chœur ;Là, dodu sous l’hermine et les mains sur son cœur,Archidiacre avant peu, muni de bénéfices,Ce qu’offrait le théâtre on l’obtient des offices :Tantôt concupiscent, on promène ses yeuxAux endroits de la nef en dames giboyeux ;Tantôt sentimental, on écoute un sopraneGazouiller un motet, délice de profane.Et dire qu’aujourd’hui je serais cardinal,Insensé, qu’aveuglait un préjugé banal !Vrai Dieu ! rien que pour voir d’un regard en arrièreMa robe balayer les marches de Saint-Pierre,J’adorerais l’emploi ! Las ! j’ai manqué mon lot ;L’esprit sacré m’inspire, oui, je me sens dévot.Cardinal ! conçoit-on quel regret me torture ?L’Éminence empourprée irait, dans sa voiture,— Un superbe carrosse, — au Vatican baiserLa mule, avec espoir secret de la chausser.Le pape s’affaiblit ; l’ambition rend grave,J’aurais mes partisans et, qui sait ?… le conclave !— Résignons-nous. Fêtons nos amours interdits :Petits péchés mignons, gros péchés rebondis,Profitez ! et plus tard, ne trouvant plus que faire,Je me repentirai. — Brun encor, je diffère ;Patience ! où l’Arno serpente, j’ai mon plan.Dans un cloître entouré d’un vignoble toscan,Pain cuit et vin tiré m’attendent sur la planche.Dès que mon lourd menton portera barbe blanche,Je pars pour l’Italie avec un chapelet.—J’arrive au monastère ; on m’accueille à souhait :« Fra Carlo, venez donc vider une bouteilleEn cassant un croûton, à l’ombre de la treille. » —Oh ! qu’aisément mes jours couleront consacrésA vos Décamérons, florentins tonsurés !Quels bons tours inédits, contés sur la terrasseEntre francs capucins plus salés que Boccace!Et quel plaisir le soir ! Quand sonnera minuit,Les appas tentateurs hanteront mon réduit :C’est l’heure où Lucifer procure au cénobiteLa danseuse endiablée, Arabe ou Moabite.— Ma cellule s’éclaire, une Astarté paraît ;Elle sourit, bravo ! sa gaîté me distrait.Charmeuse ! elle s’approche : ô pudeur, que veut-elle ?M’embrasser. « Doucement, du moins, mademoiselle ;Calmez-vous, ou vos feux resteront superflus ;On est fort maintenant… » (menteur, tu n’en peux plus !)Puis elle dansera : vivent les pirouettes !« Quoi ! sans maillot, ma belle ? » Essuyons nos lunettes :Quel spectacle ! à Paris, jamais on n’oseraEnlever leur coton aux flicflacs d’opéra ;Mais au couvent la danse ignore l’imposture,Un maillot blesserait la modeste nature ;Dansez donc pro Deo, véridiques ballets,Servez à ses élus le blanc de vos mollets.De la sorte éprouvé par une courtisane,Je me sanctifierai comme un autre se damne ;Tant qu’à la fin trop vieux, frère, il faudra mourir :Alors le paradis n’aura plus qu’à m’ouvrir ;Les anges descendront m’apporter l’auréole,L’étendard de la foi, la palme qui console ;Et — que le diable enrage après mon célibat ! —Je monterai bénir au ciel ce cher prélat.

72 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies de Charles Coran, Paris, LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES, 1887· numérisation archive.org· Sources