Poésies de Charles coran, 1887
Janvier
A…
O terribles débuts des janviers à Paris !Où cacher nos amours, ces pigeons ahuris ?Dans nos robes de chambre enfermons-nous, mignonne.Donne à Manon campos ; et faisons-nous un jeuD’apprêter la dînette ensemble auprès du feu ;Mais gardons-nous d’ouvrir si quelquefois on sonne.
Sur notre tapis vert nous sommes dans les prés :Ce pain blond représente un champ d’épis dorés ;Le vin rouge est un cru, celui de l’Hermitage ;Plus loin, sous le cresson, gîte un jeune perdreau ;Enfin, au dernier plan, remarque un vieux château,Ce nougat crénelé. — Quel gentil paysage !
L’eau bout pour la théière ; écoute sa chanson :On dirait un bouvreuil, ou plutôt un pinson. —Çà, mon cœur, ton divan vaut-il pas la fougère ?Côte à côte placés, ne nous sentant plus qu’un,Devant la même assiette ayons tout en commun,Puisqu’aux prés les dîneurs n’ont plus de ménagère.
J’ai fleuri ton alcôve : admire sa gaîté.Après dessert, sais-tu ? prenons là notre thé ;L’endroit, de gaze enclos, figure une charmillePendant que tu boiras la tasse à petits coups,Les furtives douceurs viendront à pas de loupsCâliner nos amours, ces pigeons en famille.
Et du sein des hivers, sur l’oreiller, je veuxBattre encor les buissons, perdu dans tes cheveux ;Ta forêt de cheveux que la verveine embaume,Délivrons-la du peigne, et nous l’embrouilleronsAfin de nous rêver parmi les liserons,Sous un feuillage épais d’où s’échappe un arôme.
Mais entends-tu le vent hurler contre les murs ?Ma chérie, en janvier les bois ne sont plus sûrs :Peureux, frileux, douillets, hivernons dans la plume ;Et, comme un nouvel an ne va pas sans cadeaux,Échangeons, sous le ciel des bleuâtres rideaux,Un long baiser, si long que la nuit s’y consume.
36 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies de Charles Coran, Paris, LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES, 1887· numérisation archive.org· Sources