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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poésies de Charles coran, 1887

Le domino

Charles Coran· 46 vers

Le mignon domino m’a glissé de la main,Me laissant son adresse et l’heure pour demain.—Succès de bal de nuit, conquête mensongère ;Bien naïf qui, le jour, se rend chez l’étrangère !Mais je tiens à le voir démasqué, ce démon.Midi sonnant, j’arrive ; on m’annonce — un faux nom — ;J’entre avec un bouquet, conduit par la soubrette…Personne ! Dès le seuil du boudoir je m’arrête :Où suis-je là, Seigneur ? A qui ce mobilierSi grave, qu’il m’en donne un froid particulier ?On sent très bon ici ; pourtant tout y respireLes mœurs d’une beauté qui brilla sous l’Empire.Luxe ratatiné, vieillot malgré l’iris,Pourquoi me parlez-vous de femme en cheveux gris ?Ce portrait par Prudhon, jeune et la gorge nue,Serait-il par hasard mon aimable inconnue.Alors le compte est clair : la belle de ce tempsDoit avoir cejourd’hui, pour le moins, soixante ans.Parbleu ! j’en aperçois la preuve incontestable,Sa tabatière en or, là-bas, sur cette table.Fi ! la laide, intriguer un honnête garçonAu bal de l’Opéra, sous un loup polisson !Eh ! maladroit, qu’avais-je à lui serrer la taille !Il s’agit maintenant d’engager la bataille,De plier le genou sur ce coussin bouffi,D’offrir mon lilas blanc, que sais-je encore ! Ah ! fi !Sauvons-nous. Non, je veux me montrer petit-maître,Et rire à ses dépens lorsqu’elle va paraître.— Devant la cheminée, un fauteuil de reposChauffe sa corpulence en me tournant le dos.Je m’approche du feu pour m’asseoir et m’étendre…Là, comme un chat, blotti, mon masque est à m ’attendre.Le mignon domino lève sur moi les yeux,Et me dit par les trous du velours captieux :« Ma grand’maman, monsieur, pendant l’hiver voyage ;Lise sa bonne, et moi, nous gardons le ménage.J’ai voulu m’amuser le soir du mardi gras :Lise marchait derrière, il me fallait un bras,J’ai pris le vôtre alors. Pardonnez-nous la suite. »Le loup tombe à ces mots… Dieu, la belle petite !Mais fillette et grand’mère, hélas ! font même jeu :Soixante ans, c’était trop ; quinze, hélas ! c’est trop peu.Que répliquer ? Allons, le devoir s’interpose ;Sermonnons la suivante et l’enfant, — mais en prose.

Puis, après sa leçon, le père LoriquetPrend le loup et s’esquive en laissant son bouquet.

46 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies de Charles Coran, Paris, LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES, 1887· numérisation archive.org· Sources