Poésies de Charles coran, 1887
La comtesse
La comtesse a sonné : « Rosine, ma fourrure,Vite ! et dis que Germain avance la voiture. »Elle boutonne un gant, prend son flacon de sel,Rit au miroir, descend. La porte de l’hôtelS’ouvre ; le landau vert déjà roule. Où va-t-elleSous les petits pois noirs de son voile en dentelle ?— Sans scrupule suivez le chemin qu’elle a pris.A l’endroit où la Seine abandonne ParisUn statuaire habite un coquet ermitage :Là, devant l’atelier, s’arrête l’équipage.Madame, accoutumée, entre sans prévenir. —Bien sûr, elle sera longtemps à revenir.Puisque le gros cocher avec amour étaleLe drap sur ses chevaux, et lui-même s’installe.Du reste informez-vous dans la loge, en secret :« Que fait ici la dame ? — On sculpte son portrait.Depuis trois mois, monsieur, — ajoutera le suisse, —Germain, malgré l’hiver, remplit ce dur office. »— La nuit vient : le sculpteur ramène par la mainLe modèle voilé ; puis murmure : « A demain ! »Vite ! chevaux, partez ! — Mais cette tête exquise,Le portrait caressé, cette autre Mona Lise,Pur chef-d’œuvre attardé par le désir du mieux,Quand donc, enfin parfait, quittera-t-il ces lieux ?
De retour à l’hôtel, on change de toilette.La comtesse a sonné : « Rosine, ma douillette. »Or, Rosine s’étonne : en ôtant le corset,Juste Ciel ! qu’ont trouvé ses doigts sur le lacet ?Un nœud, un de ces nœuds que la hâte improvise !Elle allait s’écrier ; l’espiègle se ravise,Croit comprendre, et sourit, car l’intrigue lui plaît,Et sa chère maîtresse est une sœur de lait.— Mais le buste ? Le buste a coûté trois semaines.— Vous, soubrette, oubliez les faiblesses humaines.Si madame a posé, naturelle et pieds nus,Le restant des trois mois pour Téthys ou Vénus,Pensez qu’elle est déesse ; et sachez qu’un artisteN’a plus rien d’un mortel, quand tombe la batiste.
38 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies de Charles Coran, Paris, LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES, 1887· numérisation archive.org· Sources