Poésies de Charles coran, 1887
La gloire
J’entends prôner les galas de la gloire ;Mais, au banquet de l’ImmortalitéLes connaisseurs grimaçant après boire,J’ose conclure, ô Filles de Mémoire,Que le nectar est un jus trop vanté,Bon pour l’Olympe, et ne vaut pas le thé.Lorsque chez moi la boisson japonaise,Devant mon feu, remplit ma tasse anglaise,Qu’un moins gourmet s’attable avec les Dieux !Et si l’odeur de ma pipe moresqueDans ma moustache erre en vague arabesque,Au diable alors l’encens des glorieux !— Petit rimeur, n’attirons pas les yeux,Ou dans Paris je deviens une mode :On me barbouille en beau fils sur flacons,Pots à pommade, et sachets, et savons.Chacun m’achète ; est-ce assez incommode !Comment me fuir ? je m’aperçois partout,Même imprimé sur mouchoirs : quel dégoût !Restons obscurs, restons dans notre chambre,Mon bonnet turc, mes babouches à l’ambre !Quand je devrais, le front ceint d’un bandeau,Deux fois trop grand taillé dans le carrare,De mon colosse orner un château d’eau,Avec l’emblème assommant — ma cithare ;N’insistez pas, citoyens ; je déclareRefuser net l’honneur du piédestal ;J’en suis fâché pour l’art monumentalEt pour l’orgueil de mon pays natal.Affreux destin ! garder une fontaineNu-pieds, nu-cou, nu-bras, à la romaine,Pendant l’hiver ; et l’été, sans chapeau,Sous le soleil brûler dans son manteau ;Et puis finir, à ce jeu ridicule,Par me surprendre en zinc chez mon portier,Sous un beau globe, illustrant sa pendule…Décidément je renonce au laurier.
37 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies de Charles Coran, Paris, LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES, 1887· numérisation archive.org· Sources