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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poésies de Charles coran, 1887

Les suites de trois vers sur le tabac

Charles Coran· 36 vers

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Et si l’odeur de ma pipe moresque
Dans ma moustache erre en vague arabesque,
Au diable alors l’encens des glorieux !La Gloire Rimes galantes.

Faits pour me desservir, mes vers, race mutine,M’ont peint là, bien à tort, aimant la nicotine.Que volontiers s’abuse un poète esseulé !Coiffé d’un fez, chaussé de babouches moresques,Faux émir, j’aurai pris des poses pittoresquesEt cru voir sous mes yeux brûler un narguilé !

Moi qui recommandais Vénus à ma maîtresse,Quel oubli ! proclamer, dans ma molle paresse,Le tabac turc meilleur que l’encens de mes Dieux !Comment rendre à quel point ma dame me fit honte ?Quoi ! monsieur, disait-elle, un servant d’AmathonteS’empoisonner le souffle en valet de bas lieux !

— Amour, je n’ai fumé — vrai ! — qu’avec une plume,Criais-je, en l’attirant, fidèle à ma coutume.— Non, monsieur, reculez, j’exècre le tabac.Et vous chantez Vénus ! Que je plains sa statue !Il faut bien qu’à vos mœurs le marbre s’habitue ;Ici, rien que le mot me crispe l’estomac.

— Chère, avant de souffrir, goûte un peu ma moustacheSi je mens, que ta bouche aussitôt s’en détache !— Y pensez-vous ? goûter de ce poison amer ?La couleur me suffit sur cette barbe rousse,Monsieur le Grec, Cypris est fille i !e la mousse,Adoptez une pipe en écume de mer.

— Mauvaise, pour juger, mets le nez sur ma joue,Tu sauras qu’elle embaume ; allons, cesse ta moue.— N’insistez pas, monsieur, je vais ce soir au bal.Plutôt que de porter à l’Ambassade anglaiseL’odeur d’un cabaret, je veux, ne vous déplaise,Sentir pour mon danseur l’extrait de Portugal. »

La dame, heureusement, sourit malgré ses frimes.J’ai gagné mon procès ; mais vous, mes pauvres rimes !Quand sa main par hasard frôle les vers fumeurs,Même encore aujourd’hui, ses doigts, son nez, sa bouche,Dans son mouchoir brodé tout se frotte ou se bouche.Et l’on répand dans l’air une eau de parfumeurs.

Inédit.

36 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies de Charles Coran, Paris, LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES, 1887· numérisation archive.org· Sources