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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poésies de Charles coran, 1887

Watteau

A PROPOS DE L’EMBARQUEMENT TOUR L’ILE DE CYTHÉRE

Charles Coran· 94 vers

Oui, Watteau se vend cher ; le luxe l’accaparePour son côté badin élégamment bizarre.S’agit-il de meubler les salons rococos ?La palme lui revient parmi les bibelots :A lui le clou central entre deux girandolesAu-dessus de l’armoire où les frêles idoles,Les Nymphes, les Sylvains, les Amours, Dieux poucets,Des Gilles maquillés partagent le succès.Il faut voir ce triomphe entoure de rocaille,Quand sur un canapé du bon temps de VersailleL’acquéreur se prélasse, et vous dit d’un ton sotQuel prix phénoménal a coûté son Pierrot !— Voilà comment le peintre, aimé de la finance,Chez un banquier parade avec extravagance.

« Maître, ah ! plutôt daignez, loin de ce vain éclat,Secourir votre école, hélas ! tombée à plat.Malgré Léonidas, en dépit des Sabines,L’art papillonne encore autour des Colombines ;Mais ce genre éconduit les crayons maladroits :Les corsages mutins repoussent les gros doigts,La grâce se dérobe et, fière, attend qu’au LouvreDans votre Embarquement un plus fin la découvre.Maître, à ce délicat dites comment on plaît ;Dévoilez vos moyens devant son chevalet :Par un jour réservé d’étude solitaire,Indiquez de quel golfe on se rend à Cythère ;Montrez le port ombreux où les Amours marinsEntraînent vers leur nef les couples pèlerins.Beau pays ! Jusque-là quel sentier faut-il prendre ?Sous quels cieux fleurit-il, cet empire du Tendre ?Jamais les eaux n’ont pu fertiliser ces bords,Ni l’horizon offrir ces pics d’azur et d’ors.Quel mirage ! Et pourtant, merveilleuse peinture !Vos charmantes erreurs attirent la nature :On aperçoit là-bas, dans les lointains trompeurs,Son soleil véridique éclairant vos vapeurs. —Donneur de rendez-vous près d’un faune en albâtre,Vous qui, sur le gazon où la Fable folâtre,Assortissez les vœux avec l’aimable butDe porter à Paphos les baisers, leur tribut ;O vous, dont le pinceau, flatteur sitôt qu’il touche,Suit partout son caprice et jamais n’effarouche,De quel sang de duchesse animez-vous la chairSur ces minois fardés, sur ces gorges à l’air ?Et ces galants, ravis avant tout d’être eux-mêmes,Sont-ce pas des seigneurs jouant sous des emblèmes,Assurés de fléchir — avec quel abandon ! —Les dames de la cour douces à Cupidon ?Si vos modes souvent frisaient le ridicule,Dans ces nippes du moins comme la taille ondule !Qu’ils frétillent d’esprit, ces atours singuliers !Et qu’ils semblent polis, ces gestes familiers !Comme chacun promet, comme chacune écoute !Comme on s’entend déjà pour embellir la route !— Cependant qu’une encor simule des hauteurs.On muse ; eux, les marins, gourmandent ces lenteurs…Oh ! laissez à jamais se dérouler la bandeDu faune jusqu’au port, ainsi qu’une guirlande !Laissez les bras s’unir, les regards s’attacher,Vers un égal espoir les groupes se pencher,Et ces touffes de cœurs noués, faisant la chaîne,Suspendre leur départ, retenus sous un chêne, —Pour qu’artiste attiré par votre enseignementToujours on soit au Louvre avant rembarquement !— D’ailleurs, vos travestis, pèlerins d’aventure,Ont, comme vos décors, l’idéale facture ;Nul, parmi les Français, ne les aura connus,Pas plus que les vieux Grecs ne voyaient les Dieux nus ;Mais Phébus et Pierrot, Cypris et ColombineAuront mêmes destins, ayant même origine ;Aussi, tant que Vénus sur l’Olympe neigeuxSourira, dans vos parcs folâtreront ses jeux.

« Aujourd’hui vous régnez entre les girandoles,Chez les riches prisé pour vos habits frivoles ;On aime, en s’engluant les lèvres de vains mots,Vous montrer payé cher, cloué sur ses trumeaux.— Moi qui ne vous ai pas dans mon humble ménage,Je conduis ma maîtresse à ce pèlerinage,Heureux si je savais, par mon culte attendri,Vous venger des banquiers, ô grand homme amoindri !Avec vos amoureux qui vont quitter la terreNous comptons, nous aussi, gagner bientôt Cythère ;Nous aussi, retenus sous l’effet de votre art,Couple épris, nous aimons ralentir le départ.Le rimeur, incliné vers sa dame attentive,Célèbre l’idéal poétisant la rive,Et, devant ce chef-d’œuvre estimé son vrai prix,Nous vous livrons notre âme et tendons deux esprits.Puis, quand de s’éloigner l’heure sonne à l’horloge,Adieu donc ! mais Paphos est l’endroit qui nous loge :Nous allons, nous sentant conduits par vos Amours,Ou leurs horizons bleus sont nos réels séjours.Là, dans les voluptés dont vous êtes le maître,Loin des fades salons, osez vous reconnaître ! »

94 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies de Charles Coran, Paris, LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES, 1887· numérisation archive.org· Sources