Poésies de Charles coran, 1887
Le lait d’anesse
I
J’ai près d’Auteuil un petit bien champêtre,Cottage étroit, jardinet non muré,Du côté d’Est investi par un pré.De mon balcon, j’aperçois sous un hêtre,Tous les matins, un ânier faisant paîtreGentille ânesse, au pelage lustré,Qui vient rôder jusque sous ma fenêtre.
La friponne a raisonD’envahir un parterreDont le propriétaireLui donne le gazon ;
Mais la franche gourmandeBroute la plate-bande,Et, foulant les fraisiers,Mange aussi mes rosiers.
De loin, l’ânier lance un blasphème.« Pour mon jardin, ma foi ! tant pis.De mes bouquets tire ta crème,Vite, laitière, enfle tes pis. »
II
Du côté d’Ouest, j’ai dans un ermitageJeune voisine au vieux mari jaloux ;Rien comme enclos qu’une haie entre nous.Tous les beaux soirs, la dame en blanc corsageFlâne le long du mitoyen feuillage ;Derrière, au guet j’attends. — Lui, notre époux,Geint sur sa porte, et d’être seul enrage.
J’écarte le buisson ;La belle m’aide et passe,Dos voûté, tète basse,Visiter le garçon.
L’entrevue est rapide :« Courons, mon intrépide,Abriter nos secretsSous mes rosiers discrets. »
De loin, monsieur prédit un rhume. —« Pour nos amours tant mieux, ma foi !Les soirs sont frais ; contre la brumeDans mes bras, vite, enferme-toi. »
III
Mais le matin, si ma voisine tousse,De mon balcon je fais signe à Panier.— Rendu chez elle, au bas de l’escalierIl trait l’ânesse ; une servante douceMonte à madame un bol où le lait mousse.Lui, notre époux, assis sous un prunierDès son lever, boude en perruque rousse.
45 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies de Charles Coran, Paris, LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES, 1887· numérisation archive.org· Sources