Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poésies de Charles coran, 1887

Le sermon

Charles Coran· 74 vers

Les messieurs fourmillaient à Saint-Roch hier soir.Le suisse obligeamment conduisait où s’asseoir,Dans les rangs clair-semés de blondes et de brunes,Ces dévots attirés par les bonnes fortunes.En carême surtout, — beau sexe, tu le sais, —Un sermon vit toujours les galants empressés.Or, je l’avoue, hier le suisse eut ma pratique,Car je n’ai pas ma place au banc de la fabrique.— Donc, un prédicateur, grande célébrité,Nous montrait le chemin vers la félicité :Durant quarante jours, il fallait, sauf dispense,Fuir les joyeux repas, satanique dépense,Coucher dans un lit dur, abjurer les parfums,S’humilier enfin sous des habits communs.Après quoi, l’orateur, subtilisant ses gestes,Préparait devant nous les agapes célestes :Ce n’était qu’harmonie et que mystique encensEt qu’extase entre élus délivrés de leurs sens.Jalouse d’allécher, sa pieuse impostureÉtalait ces douceurs comme une confiture :Il se sucrait la langue, il s’emmiellait la voix.Pourtant, je grimaçais, — quand de côté je voisQue ma jeune voisine aussi faisait la moue,Avec fossette en plus et duvet sur la joue.Un suisse, par hasard, nous avait rapprochés ;Le mutuel dépit des plaisirs empêchésVenait nous assortir, par une sympathieOcculte dans chacun, mais certes très sentie.Nos chaises se touchant, vous devinez déjàSi d’un semblable accord le sermon s’arrangea.Un diable, esprit souffleur, me disait à l’oreille :« Jamais, jamais, voisin, je n’ai vu la pareille !Pensez-vous que le maigre et croyez-vous que l’eauSuffisent à nourrir ces lis sur cette peau ?Prend-on de ces rondeurs sous la règle du jeûne ?Non pas ! démets choisis nous voulons qu’on déjeune,Nous dormons dans la plume, et ce châle étranger,Jugez vous-même, exhale un parfum d’oranger.Qu’un prêcheur, par état, sur ce cas déraisonne ;Vous, mon cher, regimbez ; car l’aimable personne,Par Moïse ! aussi vrai qu’aimer vous rendra dieux,Pour sa fossette rose a mérité les cieux. »Lui, le dominicain, s’accusait à voix haute :« C’est ma faute, ma faute et ma très grande faute ! »Puis, d’un poing convaincu se frappant l’abdomen,Il expliquait comment l’amour perdit Éden.Notre saint déguisait les choses. — Ma voisineHonora d’un soupir le péché d’origine ;J’opinai, comme Adam, pour le serpent charmeur ;Et le diable enchanté fouetta sa belle humeur :« Oh ! dans le frais verger, qui t’interdit, jeune homme,Si la soif te surprend, de goûter une pomme ?Quand la foi te ramène à l’arbre défendu,Quand la branche te tend son fruit le plus dodu,Répondras-tu : « Merci, je m’abstiens » ?Quel dommage ! »Le tentateur finit par supprimer l’image ;Mais le drôle appuya si fort sur notre droit,Qu’il fallut l’arrêter juste au meilleur endroit.— Avait-elle un écho de cette plaidoirie ?La dame abandonna sa vague bouderie,Et sa bouche, où rôdait un sourire païen,Sembla dire : « Ah ! monsieur, comme il nous comprend bien !— C’est ainsi que pendant l’austère patenôtreDeux brebis s’égaraient l’une à côté de l’autre.Bientôt le sermonneur, que nous n’écoutions plus,Quitta la chaire ; alors ma sœur selon Jésus,Ayant mis son psautier dans son prie-Dieu de chêne,Partit, me laissant sûr d’une suite prochaine.La foule s’écoulait : un flot nous sépara,— Je connais cet ennui des bals de l’Opéra ; —Mais le carême est long, ma sœur est abonnée.Je louerai, s’il le faut, ma place pour l’année.— Toi, le bon suisse ému de dix francs dans ta main,Garde-moi cette chaise au sermon de demain.

74 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies de Charles Coran, Paris, LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES, 1887· numérisation archive.org· Sources