Poésies de Charles coran, 1887
Les deux masques
Masque de l’idéal, que l’antique burinPour exprimer la Muse imagina d’airain,Toi qui faisais passer par ta bouche sonoreLes tragiques accents dont la Grèce s’honore,Montre-nous Castalie au pied du double mont,Grand masque, et j’entrerai mes tempes dans ton front ;J’emplirai de regards tes paupières désertes,J’accolerai ma rime à tes lèvres ouvertes ;Je veux, donnant ton poids à ma légèreté,Me croire un rejeton de haute antiquité.— Mais faut-il donc qu’ici mes ivresses mondainesSollicitent les eaux des sublimes fontaines ?Idéal, idéal, suis-je un Grec de hasard,Païen dépaysé, Méléagre en retard,Qui cherche ses aïeux et, fidèle à sa race,Tourné vers l’Orient invoque le Parnasse ?Vains appels aussitôt oubliés sans chagrin,Dans ce crâne vos voix n’éveillent plus l’airain ;Pendons-le comme emblème à la lyre d’Eschyle.— Pour qui revêt son art d’une étoffe fragile,Masque de l’idéal, tu n’es plus qu’un velours,Simple loup, l’attribut des fantasques amours.Quels ciseaux féminins ont taillé ce visageCertes de peu de prix, n’était son tendre usage ?Les dames l’appliquaient, bien avant ma chanson,A courir leurs exploits sous son air polisson :L’aurais-je découvert, laissé là par mégarde,Dans Boucher, dans Watteau ? Qu’importe ?je le garde.Ma mine de galant s’est faite à ce minois ;Pour ajuster mes coups, j’ai ces deux trous sournois ;Ces lèvres, où la mode accroche une dentelle,Comme un trait empenné lancent ma bagatelle ;Et si parfois j’amuse un cœur loin du banal,J’emprunte mon succès à cet original.— Oui, mutin, je vous dois ma frivole élégance ;Mais à votre ombre aussi j’ai trouvé l’arroganceContre ces malappris, friands de crudités,Qui condamnent le goût aux plates vérités.En dépit des candeurs qu’affecte la bohème,Son réalisme au fond n’est qu’un piètre système :Pour ses sophistiqueurs rien n’est beau que le laid ;Le hideux les ravit, la bassesse leur plaît.O la stupide école ! abêtir la nature,L’encanailler en vers, la crotter en peinture !Masque de l’idéal, petit loup de velours,Grimacez par dehors aux yeux de ces balourds ;Tandis que par dedans j’intrigue, sous la soie,L’art ami de la grâce, et lui conte ma joie.
Tiré des Dernières Élégances.
48 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies de Charles Coran, Paris, LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES, 1887· numérisation archive.org· Sources