Poésies de Charles coran, 1887
Madame
Quelqu’un m’a demandé le nom de ma maîtresse.Pourquoi pas son adresse ?Et, sans autres façons,Pourquoi pas l’habiller de rien dans mes chansons ?Le tour irait peut-être à mon étourderie ;Mais jugez, je vous prie :Ma dame a-t-elle époux ?Monsieur est-il tireur ? Supposez-le jaloux :Il prend mon livre, il voit sa femme, sans costume,Comme en un lit de plumeEntrer dans mes couplets…Rendez-vous à Vincenne avec ses pistolets :Un ! deux ! trois ! le mari me brûle la cervelle.— Serait-on demoiselle ?Eh bien, que mon recueilNous montre au naturel, d’accord dans un fauteuil :Le père, qui comptait se meubler la mémoireDe quelque honnête histoire,Coupe mes feuillets, lit ; —Plaignez les amoureux pris en flagrant délit.Colonel retraité, papa, rageur féroce,Manigance une noce :La peur de son fleuretMe traîne à la mairie en frac. Soyons discret.— ’Voulez-vous m’objecter que j’aime une danseuse ?Plus de chance onéreuse !Que craindre ? on la verra,Ce soir, lever la jambe aux ciels de l’Opéra.Permettez cependant : si la belle a voiture,Hôtel tout en sculpture,Opulents superflus :Qui paye ? est-ce vous ? Non. Eh bien, ni moi non plus !Or, que dans mes refrains, la favorite ingambe,Sans maillot sur la jambe,Hasarde un entrechat :Le saut fait, l’infidèle a perdu son pacha.Adieu, maison princière, élégant équipage !A pied l’on déménage ;La victime des versAccourt chez le conteur abriter ses revers.Et des pleurs, et des cris. Non pas ! non pas ! la rimeGardera l’anonyme,Et la diva l’hôtel.Pour ma part, né malin, je prétends rester tel.— Mais vous qui souriez, madame Trois-Étoiles,Comme à travers des voilesSous ce plaisant fracas ;Qu’avez-vous de commun avec mon triple cas ?
48 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies de Charles Coran, Paris, LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES, 1887· numérisation archive.org· Sources