Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poésies de Charles coran, 1887

Les eaux

Charles Coran· 100 vers

I

Hélas ! plus de froids à Paris.Quand la cité, pâle de givre,Valse aux flambeaux sous les lambris,C’est là, mes amis, qu’il faut vivre.

Mais le sol brûle les piétons,La valse éteint sa girandole,L’ennui s’avance ; amis, partons,Fuyons quand le plaisir s’envole.

Les fronts sont flétris par le bal,Les élégances sont fanées ;Allons chercher le bain thermalEt la mode des Pyrénées.

II

Vous, maîtresses, pendant deux moisVenez, qu’en plein air on s’adore !Le rendez-vous est à Bigorre,Non plus sous la poussière au Bois.

Pour frapper le vin de Champagne,Pour manger la fraise en sorbet,Comptez là-bas, malgré juillet,Sur la neige de la montagne ;

Et nous aurons un médecinQui nous prescrira, faux malades,Les chasses et les cavalcades.— Adieu, Paris, climat malsain.

III

Le chemin serpenteTaillé dans les rocs,Couleuvre rampanteContournant les blocs.Nous, sur des chevaux de Navarre,Jeune dames, fins cavaliers,Caravane d’effet bizarre,Nous montons, nous montons par les rudes sentiers.

Le site est sauvage :Rien que du sapin ;Seul, dans le nuage,L’oiseau de Jupin ;Et nous, étages à la file,Montagnards sentant leur Paris,Montagnardes d’humeur facile,A quatre mille pieds plus haut que les maris.

Sous nos yeux s’abîmeLe gouffre béant ;Sur nos fronts la cimeSe dresse en géant.Lui, le vent, sans façon badineAvec les jupes de nankin ;Les amazones qu’il lutineMontrent le bas anglais au bord du brodequin.

La neige nous barreLe sommet dernier ;Le péril dit : Gare !Devant le glacier.Plus de chemin, halte ! mesdames :Faisons grand feu, prenons le thé ;Et que le punch à belles flammesRéchauffe les frileux qui gèlent en été.

Sublime escapade !Dans ce blanc désert,Les bruits de cascadeDonnent un concert.Mais la musique de ces faîtesNe vaut pas certe un piano.En selle ! et regagnons nos fêtes ;Monsieur Talberg jouera ce soir au Casino.

IV

On a vu vers le Pont-d’EspagneUn ours d’effroyable grosseur ;La terreur l’accompagne.Les troupeaux quittent la montagne.Alerte, chasseur,Guerre au ravisseur !

Amis, chargeons la carabine :Il s’agit d’attendre à cinq pas ;Que la poudre soit fine,Surtout du cœur dans la poitrine,Et long coutelasTout prêt sous le bras !

Vous, guides, chargez vos sacochesDe vieux rhum et de kirsch-wasser ;Traqueurs, sondez les roches ;Clameurs et tambours, cymbales et cloches,Vacarme d’enfer,Assourdissez l’air !

Silence ! entendez-vous la bête ?Embusquons-nous dans cet endroit.Épaulons, qu’on s’apprête :Visons, vous le flanc, nous la tête.Le poil est de droitPour le plus adroit.

Feu ! — L’ours bien mort, qu’on le dépouille !Chacun croit son coup le plus beau.Le différend s’embrouille ;Alors, tirons au doigt qui mouille : —Le mien a de l’eau ;J’ai gagné la peau !

Fameux tapis pour ton pied rose,Maîtresse ! — Or çà, bruyants amis,Que sur l’herbe on se pose,Et que le jurançon arroseLa chair en salmis.— Le couvert est mis.

100 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies de Charles Coran, Paris, LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES, 1887· numérisation archive.org· Sources