Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poésies de Charles coran, 1887

Promenade sentimentale

AU LUXEMBOURG

Charles Coran· 70 vers

Mai me surprend dans le jardinOù joua ma vie écolière.Je flâne en zigzags, comme un lierre,Portant un touriste badin,Sterne, à la main.

Je lis comme l’Anglais voyage :Distrait, à travers le récitJ’arrête court, comme il écrit ;Pour un minois, pour un corsage,Perdant la page.

Passe un parfum : le délateurM’indique une dame inconnue.A dix pas dans cette avenue.— Preste, sous le bras du lecteurGlisse l’auteur.

Elle devant, moi derrière elle,Nous gagnons l’endroit des lilas.— Vous qu’on suit, ne l’entendez pas ;Restez, oh ! restez naturelle,Ma jeune belle ! —

Jeune et belle ? qui me l’a dit ?Le sang agité dans ma veine.Où vais-je ? où son loisir m’entraîne.Et que faire ? un rêve inédit :Mon cœur bondit !

A dame de cette apparence,Dont la trace sent le benjoinEt qu’escorte un valet de loin,Le faubourg Saint-Germain, je pense,Donna naissance.

Voyons sa main : — un petit gantDe côté prend sa jupe rose ;Et son pied ? — ici l’on arrose,Elle soulève un jupon blanc…Quels pieds d’enfant !

Et quel charme dans la tournure !L’écharpe de crêpe indienL’enguirlande sans cacher rien.Et sa prestance ! et sa cambrure ! —Mais sa figure ?

Dix pas de plus, et je la voi ;Hâtons la marche, allons, courage !Chaque promeneur de passageSe retourne, l’admire ; et moi,Je crains, — mais quoi ?

Ses fiertés ? oh ! non, je supposeLaJoconde de Léonard :La bouche sourit, le regardVelouté mollement se poseSur toute chose.

Oui, j’imagine un pur Vinci :Le sourire de sa maîtresse,Les yeux dont sa Mona caresse.J’ai peur : la dame, mon souci,Est-elle ainsi ?

Avançons ! — Esprit téméraire,Finis bien un songe enchanté ;Que vaudrait la réalité ?Écarte un mécompte vulgaire.Qu’allais-je faire !

Non, non, je ne la verrai pas !Simple illusion de mon âme,Cher fantôme, adieu, noble dame !— Elle s’éloigne des lilas,Là-bas, là-bas.

Mon cœur résigné se soulèveAu bruit consolant d’un jet d’eau ;Sous les marronniers en berceauJe reprends mon livre, et le rêveDistrait s’achève.

70 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies de Charles Coran, Paris, LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES, 1887· numérisation archive.org· Sources