Poésies de Charles coran, 1887
Les trois jours gras
I
Auguste Polymnie, austère Calliope,Noble Érato, souffrez qu’on rie ainsi qu’Ésope.J’entends les cors du CarnavalSonner les fanfares nocturnes ;Vierges, laissez vos froids cothurnes,Et descendez du piédestal.
Vous, Ode, Épopée, Élégie,Qui les drapez en effigieDans la majesté du péplum,Cachez votre aigreur, si ma guiseDurant les jours gras les déguiseSans respect pour le décorum.
II
J’ouvre boutique de toilettes.— Muses coquettes,Je tiens les mouches et le fard ;J’ai, de hasard,Exprès couché sur mes tablettes,Un lot d’atoursHérités de nos vieilles cours.Belles, partagez-vous ce luxe et ces trois jours.
III
A qui Dimanche ? A PolymnieD’oser la première choisirParmi les nippes du plaisir.Pardon, Phébus, dieu d’harmonie.
« Évoque donc François Premier,Dit la Déesse au costumier,Pour un soir j’emprunte sa mode :Ote-moi les lauriers de l’Ode.Je veux tout, depuis le bonnetJusqu’aux chaussures d’un SonnetTel que Ronsard en accommode. »
Sonnet
Selon l’ordre prescrit mettez votre trousseau :La toque dont Chambord coiffait la Renaissance ;L’agrafe et le collier imités de FlorenceAlors que les Toscans hantaient Fontainebleau.
Marbre blanc ce matin, ce soir brune Isabeau,Portez la vertugade, et, donzelle de France,Dans le brocart lamé gonflez votre apparence,Comme un paon sous l’azur éployé fait le beau.
Puis, acceptez les gants cousus de chamarrure ;N’omettons pas non plus d’entrer dans la ceintureLa châtelaine où pend votre aumônière d’or ;
Enfin, sous les crevés découpés en amande,Que vos souliers camus sachent la Sarabande,Quand le son du rebec va la conduire encor.
— Le lustre flamboie ;Muse, suis ma joieAu bal de nuit…— Le soleil se lève ;La danse fait trêve…Rentrons sans bruit.
IV
Pour le Lundi, seconde fête !A qui le travestissement ?A Calliope. Dieu clément,Que Phébus détourne la tête.
« Sous Louis le Grand je voudrais,Dit la Piéride, être à grands fraisLa favorite de Versaille.Voile mon clairon de bataille,Plus d’Épopée ! en carnaval ;Aux agréments d’un MadrigalJ’offre mon front, mes pieds, ma taille. »
Madrigal
Eh bien, prenez à ce fier passé-làLe plus vanté de ses costumes :Sur le chignon, marquise de gala,Montespan, attachez vos plumes.Allons, madame, adoptons ces paniers,Et tolérez, ce fut l’usage,Que les jumeaux du lampas prisonniersQuittent demi-nus leur corsage.Comme il faudra planer dans un salon,Tendez le pied, que l’on vous chausseD’argent tissé, monté sur un talonDont l’écarlate vous exhausse.N’oublions pas la bouffette, un bijou !Et, si l’on danse la Courante,Un négrillon qui vous vient au genouRetroussera la traîne errante :— Mettons en Turc ce nain… je ne sais d’où.
— Le lustre flamboie ;Muse, suis ma joieAu bal de nuit…— Le soleil se lève ;La danse fait trêve…Rentrons sans bruit.
V
Pour le Mardi, payons d’audace :Vous, Érato, poussez à boutL’art mensonger du mauvais goût !Phébus se couvrira la face.
« A moi l’époque du Régent !Dit la Vierge ; rimeur changeant,Je serai bergère accomplie.N’écoute plus que ta folie :Traite l’Élégie en Rondeau,Cache ma lyre, et que WatteauTrouve ma tournure jolie. »
Rondeau
D’abord du musc : cette rose pompon,Dans vos cheveux noués comme au Japon,Doit en avoir, ou n’est pas naturelle.Et poudrez-vous, pimpante pastourelle ;Du fard, après, sur ce minois fripon.Çà, maintenant, donnez-moi du crépon,De quoi glisser sous la cotte un tampon ;Bouffez, bergère, ou Vénus me querelle.D’abord du musc.Votre éventail montre un Amour pouponNu, brandissant contre vous un harpon ;Ripostez-lui d’un œil de tourterelle.Et sur un air instrumenté pour elleQue la Pavane enfle votre jupon !D’abord du musc.
— Le lustre flamboie,Muse, suis ma joieAu bal de nuit…— Le soleil se lève ;La danse s’achève…Assez de bruit !
VI
Auguste Polymnie, austère Calliope,Noble Érato, fuyez le plaisir interlope :J’entends l’airain sacerdotalSonner le mercredi des Cendres.Le péplum brodé de méandresVous attend sur le piédestal.
Vous, Ode, Épopée, Élégie,Réintégrez chaque effigieDans ses solennels attributs ;Et je remplirai le carêmeDes pénitences d’un poèmeContrit de mes mondains abus.
VII
Arrière, élégances fanéesPar les années :Joyaux éteints, tissus roussis,Parfums rancis !Quittons ces modes surannéesPour du nouveau.— Sonnet, Madrigal et Rondeau,Débitez à l’écart vos vers de damoiseau.
137 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies de Charles Coran, Paris, LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES, 1887· numérisation archive.org· Sources