Poésies de Charles coran, 1887
Si jeunesse savait
SI VIEILLESSE POUVAIT
Si jeunesse savait ce que vaut la jeunesse,Comme les jeunes gens tiendraient à leur maîtresse !Comme ils se garderaient d’invoquer la raisonPour délier les nœuds par une trahison !Chacun se cloîtrerait dans le bonheur de plaire ;Vous n’y pourriez plus rien, paternelle colère.Le fils, impitoyable en sa félicité,Répondrait : « Hors l’amour, tout n’est que vanité. »Et les doux cavaliers, les dames désireuses,Roucoulant deux à deux les églogues heureuses,Dépenseraient leur âge en d’éternels conflitsSous la voûte des bois et le dôme des lits.
— Si vieillesse pouvait réparer la vieillesse,Comme les bons vieillards entreraient en liesse !Comme ils déclineraient l’honneur des blancs cheveux,Pour disputer la femme aux blondins, leurs neveux !Vous avez beau flamber, feu de l’adolescence,Il vous faudrait compter avec leur renaissance :Car alors on verrait ces galants reverdis,Aussi verts qu’autrefois, mais plus fins que jadis,Raffiner les moyens dans l’art de bien s’y prendre ;Et les dames alors, n’osant plus se défendre,Se rendraient à merci dans d’éternels tournoisSous le dôme des lits et la voûte des bois.
Si jeunesse savait ce que vaut la jeunesse ;Si vieillesse pouvait réparer la vieillesse ;Si jeunesse savait, si vieillesse pouvait,Quels conflits, quels tournois, sur l’herbe et le duvet !
28 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies de Charles Coran, Paris, LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES, 1887· numérisation archive.org· Sources