Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poésies de Charles coran, 1887

Querelles

Charles Coran· 44 vers

Souvent ma mie et moi nous sommes en querelle.Je me défends d’aimer les vieux meubles ; mais elle,Elle irait dénicher le chêne vermoulu,Plus loin que Dagobert. Ne m’a-t-il pas fallu,Coulant cette fois-là, pour la paix du ménage,Souffrir dans notre alcôve un grand lit moyen-âgeDécoré des revers de ce pauvre Abélard !Ou bien, l’on murmurait : « Tu peux dormir à part. »Rêvez-vous donc, la nuit, couché sur de l’ivoireOù l’on a peint Vénus et sa galante histoire,Pour trouver au réveil, sur le chevet sculptéUn confrère en amour de la sorte amputé !Il m’agace à la fin, ce lit par trop gothique :Volontiers je le brusque ; et dame ! elle se pique.N’eut-elle pas un jour le front de le vengerEn fourrant un pétrin dans la salle à manger !Pensez si je boudais. « Quelle humeur détestable ! »Fit-elle ; et depuis lors nos mets viennent sur tableDans les plats rocailleux de Bernard Palissy.J’ai beau me plaindre, on dîne à la rustique ici.— Qui nous verrait vanter sans jamais nous entendre,L’un ses bronzes romains, l’autre ses grès de Flandre,Jugerait malsonnants nos aigres-doux propos.Que sert de raconter la fable des deux pots ?L’exemple n’y peut rien : la canette de terreSe risque étourdiment contre l’airain austère.— Certes, les délicats sont des gens malheureux. —Aujourd’hui cependant s’annonce en amoureux :La finaude alanguit ses airs, fait la madone,Et m’appelle cher ange. Aussi, Dieu me pardonne,Je la mène acheter, ô vandale, un bahut.Triomphez désormais, suppôts de Belzébut :Crapauds, chauves-souris, couleuvres, salamandres,Souillez nos meubles d’art de vos hideux méandres !— Est-ce tout ?Non : ma dame attend de mes bons soinsDeux lézards empaillés, pour occuper deux coins.J’objecte la vermine, et ça sent la momie.« Nous camphrerons, dit-elle. — Assez, ma chère amie !Je déménage, adieu ! sans prendre ton avis,Je m’en vais sous la frise habiter vis-à-vis.De là, sur le balcon où tu vois des acantes,Je crîrai vers le tien : Voisine qui brocantes,Ton bahut, ton pétrin, tes plats, ton lit surtout,— Cherche après les lézards ! — sont de bien mauvais goût. »

44 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies de Charles Coran, Paris, LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES, 1887· numérisation archive.org· Sources