Poésies de Charles coran, 1887
Réponse
Petite dame, êtes-vous folleDe plaisanter ainsi mon cœur ?Votre message est un moqueur,Mais vous m’aimez, je me console.— Lisons encor…Oui, vous voulez savoir comment j’eus le courageDe profiter d’un corridorPour vous donner lestement au passageUn billet doux,Devant ce mari cruel et jaloux.— C’était au bal, selon l’histoire :La valse de Weber modulait sur l’ivoire ;Vous, dans mes bras, docile au mouvement,Vogue et rêveuse,Vous soupiriez ; pur effet d’instrument,Tant vous plaît ce rythme allemand ;Mais quelle oreille chatouilleuse !Je compris si bien ma valseuseQu’en tournant, oui déjà, je tournais en espritL’écrit.— Après, dans le boudoir, lieu commode où l’on cause,Nous devisions, couple qui se reposeSur un joli canapé rose.Que vois-je ! Ah’ madame, pardon !Vos regards, attirés parle Baiser d’HoudonVers la pendule,Encourageaient l’albâtre avec un abandonDe baigneuse qu’un cygne adule ;Si bien que vos yeux, ô Léda,Me rappelaient mon agenda,Toujours sur moi pour les cas de cédule.— Un bouquet dans la main, vous respiriez l’odeur:Avec quel trouble involontaireVos narines battaient sur la rose, ô pudeur !Cette façon m’émut de flairer une fleurComme on sacrifie à Cythère.« Permettez, dis-je alors, j’aperçois mon notaire »(Sot prétexte ! — pour ne rien taire) ;Je disparais, j’écris deux mots,Puis j’accours me rasseoir, et j’attends l’à-propos.— Devant nous, sur la table, un drageoir de vieux SèvresPrésentait à vos lèvresSes bonbons recouverts de papier panaché.Avec quel air, mon Dieu, vous croquez une amande !Quel minois d’Amour alléché !« Bravo ! pensai-je, elle est gourmande ;Bon espoir pour l’autre péché,Le caché. »Et, glissant mon poulet sous une papillote,J’allais vous l’offrir, quand, las de bouillotte,Monsieur vient vous prendre et part, le despote !— Je suivais. — Arrivons à ce cher corridorOù madame remit sa fourrure à glands d’or :Chatte câline !Vos épaules, votre poitrine,Se caressaient après l’hermine.Quel toucher délicat !Daignez concevoir mon état.— Plus de doute :Les cinq sens m’indiquaient la route.Monsieur nous pressait ;Le placet.Passa dans vos doigts, puis dans ton corset.On n’est pas de porphyre, écoute !« Fi ! m’écrivez-vous,Devant ce mari cruel et jaloux ! »— J’admets le scrupule :Un mois plus tard, s’il avait vuPrès de mon feu certain pied nuChausser ma mule,Qu’aurait-il dit ? Belle chanson !Et c’est vous qui pour lui me demandez raison ?Très bien ! je suis à la maisonEt pour vous seule. — Allons ! viens vite ;J’attends, petite.
75 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies de Charles Coran, Paris, LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES, 1887· numérisation archive.org· Sources