Poésies de Charles coran, 1887
Scène d’intérieur
Deux chenets — des Amours, — l’un flûteur,l’autre archer,Veillaient devant le feu d’une chambre à coucher.Dans l’âtre, un morceau d’orme, une théière anglaise,Laissés seuls, gémissaient sur leur commun malaise ;Si bien que chaque Amour, une oreille au Péko,Une oreille à la bûche, écouta ce duo.
(Entre nous, l’histoire est réelle :Je me trouvais dans la ruelle.).
L’orme écumait :« Quel sournois que mon maître !M’appeler le doyenDes arbres de son bien,Et m’écharper, le traître ! »Le thé fumait :« Moi, monsieur m’édulcore.Mais, ce soir, quel ennui !J’attends trop après lui,Mon parfum s’évapore. »
L’orme sifflait :« Il m’amenait sa belle ;Je leur servais d’ombrelle.Quoi ! me brûler pour elle ! »Le thé soufflait :« Ils sont là sur la plume ;Et mon eau se consume !Je tourne à l’amertume. »
L’orme éclatait :« Plus de goûters sur l’herbe,O ma voûte superbe ! »Le thé chantait :« Quand le Péko graillonne,Qui donc en boit ? Personne ! »
L’orme criait :« Au feu ! gens de l’alcôve. »Le thé fuyait :« Bonne nuit ! je me sauve. »
Leurs voix avaient fini par se mieux faire entendre :Sous les pinces d’acier l’un croulait dans la cendre ;L’autre, bouillant, coula dans les bols japonais. —Alors quelqu’un posa sur les Amours chenetsDeux petons nus, et dit : « Pouah ! que ton thé m’amuse,Toi qui viens m’embrasser pendant que lui s’infuse ! »
(Rien de plus vrai, car, entre nous,La dame était sur mes genoux.)
46 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies de Charles Coran, Paris, LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES, 1887· numérisation archive.org· Sources