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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poésies de Charles coran, 1887

A monsieur Ingres

Charles Coran· 52 vers

Heureux l’aimé du sort, né d’une exquise essence,Qui vint lorsque les dieux guidaient la RenaissanceDans la Ville éternelle, et que l’art admiréVers un but idéal suivait le feu sacré.Certe, il fut beau de vivre où l’auguste peintureEmbellissait sa sœur, la blanche architecture ;D’être un peintre où le pape était un glorieux ;D’entrer au Vatican, mandé par Jules Deux ;D’étaler pour toujours sur les fraîches muraillesLa Bible et le Parnasse, Athène et les Batailles,Et de quitter la terre en montrant dans le cielJésus transfiguré. Tel vécut Raphaël.— Quel émoi généreux agitait cette RomeQuand les Stances s’ouvraient, pleines de leur grand homme !Il fallait voir alors la popularitéPayer au bienfaiteur l’éclat de la cité !Ah ! c’est que des cœurs chauds embrasaient les poitrines !Les foules partageaient les extases divines ;Tous, depuis les prélats jusqu’aux Transtévérins,Rendaient à l’inspiré les honneurs souverains.Que dis-je ! il passa dieu ; la cité convaincueTrouva, comme Bembo, la nature vaincue ;Et, le maître étant mort,magna parens en deuilSe crut morte, avec lui dans le même cercueil.

Mais toi, tu te trompas de temps et de patrie,Ingres, qui pris, pour naître, un siècle d’industrie,Et, pour peindre, un royaume où se moquer est doux.Poussin se fit Romain, dégoûté d’être à nous ;Toi, Français plus vaillant que la mode dédaigne,Devant tes détracteurs tu plantes ton enseigne.Oh ! laisse mon respect encenser tes efforts,Génie arrivé tard, mais l’héritier des forts.Amoureux d’idéal à la façon superbeDu favori que Rome a placé près du Verbe,Tu connais quel vulgaire et futile métierDevient sous tes rivaux un art jadis altier ;Tu sais, importuné d’insolence frivole,Quelle intrigue bourgeoise attaque ton école ;Mais courage ! le Beau te souffle un fier dessein ;Défends, venge sa cause, armé de ton dessin.— O Maître, votre part reste encor la meilleure :Tandis qu’un froid talent clans les salons se leurre,Pensez que près des Grecs Sanzio vous attend.Et quel triomphe en vous, de vous-même content,Quand un crayon, taillé comme pour l’Évangile,Retrace sous vos doigts Celui qui fut Virgile !Quel délice d’offrir, sa palette à la main,La jeunesse immortelle à l’Odalisque au bain !L’ivresse d’exceller, je ne pourrais la dire ;Toutefois je comprends que vous devez sourire :J’ai vu Symphorien, traîné par les licteurs,Tendre déjà son àme aux célestes hauteurs.

52 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies de Charles Coran, Paris, LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES, 1887· numérisation archive.org· Sources