Poésies de Charles coran, 1887
A propos d’un mariage
En brouette attachée à la croupe d’un àne,Ayant un écolier, moi donc ! pour postillon,Voyageait un matin mademoiselle JeanneAvec un petit chien sur son blanc cotillon.
C’était sur les hauteurs du parc de sa famille ;La mère avait permis ce jeu pour son enfant,Rien qu’au pas, et surtout sans quitter la charmille ;Mais j’adorais encor le plaisir qu’on défend.
Me voilà qui parade au bord de la terrasse.Le baudet, comme moi rebelle, n’y tient plus,Se met à trottiner, notre char s’embarrasse,Verse, et Jeanne, du coup, roule au bas d’un talus
Mesurez mon effroi. « Jeannette ! oh ! quel dommage ! »Des romarins poussaient juste là, pour son bien ;Aussitôt relevée elle fait un fromageAvec sa cotte, et crie en tournant : « Je n’ai rien ! »
Elle avait, la pauvrette, au coude une froissure.Toute autre eût rempli l’air d’un long gémissement ;Elle aima mieux cacher au château sa blessure,De peur que le jockey n’eût un désagrément. —
Ce matin qu’elle est grande et femme, on la marie :Un cocher, sûr et fier de deux chevaux fringants,Dans un landau fermé la mène à la mairie,Blanche, avec un bouquet énorme entre ses gants.
Et, devenu témoin, le jockey du jeune âgePense : Heureux le mari ! qu’il rencontre un chagrin,Sa femme aura pour lui grand cœur et bon courage.J’ai découvert cette âme au pied d’un romarin.
Inédit
28 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies de Charles Coran, Paris, LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES, 1887· numérisation archive.org· Sources