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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poésies de Charles coran, 1887

Fable

Charles Coran· 46 vers

A une dame qui se désolait d’avoir un signe à la lèvre

Certain défaut, parfois, vaut une qualité :Tel, sur la lèvre, un signe est un grain de beauté.Vous affirmez que non, madame inconsolable ;Je prétends vous convaincre : écoutez celte fable.— Un châtelain breton, las de son marquisat,Fut chercher à Paris femme qui l’amusât.Il sut choisir ; l’aimable et preste demoiselleFit montre d’un cœur tendre animé d’un beau zèle.Le canton se gaudit, sauf monsieur le curé.Un matin que le couple errait à travers pré,Ils trouvent dans un champ un métayer en peine.D’arracher les bluets dont sa récolte est pleine.La maîtresse s’exclame : « Arrête, mon garçon !Tu détruis l’ornement qui parait ta moisson.— Oui-da, répond le gars, et mon grain qu’il me mange— En veux- tu vingt louis ? — Parbleu, le prix m’arrange,Il eût cédé pour cinq. « Vous, dit-elle au seigneur,Souffrez que notre amour porte à vos gens bonheur…Vous rêvez ! ai-je eu tort ? que mon ami me gronde ! »Lui, la voyant traiter ainsi le pauvre monde,La baisa sur le front, et jura sur le lieuQu’il l’aimerait toujours. — Quand vint la Fête-Dieu,Mademoiselle emprunte aux mères de familleFillettes et bambins, tout de neuf les habille,Les conduit dans le blé récolter les bluets,Et, contente, rapporte au pays ses bouquets. —Le Saint-Sacrement passe : alors, d’une fenêtre,Elle jette à deux mains les fleurs devant le prêtre ;Le bon curé, sensible à cet honneur nouveau,Se détourne et bénit les hôtes du château.Le soir, il accepta le souper de leur table :En arrosant les mets d’un vieux vin délectableOn parla mariage, et l’offre assez lui plutD’aider la Madeleine à presser son salut.Il fallait commencer par faire une retraite :Exigea-t-il beaucoup ? l’œuvre resta secrète.Croyons que la ferveur obtint un succès telQue l’abbé se hâta d’orner son maître autel.Si bien qu’après trois mois la noce fut superbe,Grâce au ciel, mais d’abord grâce à la mauvaise herbe :Les parasites fleurs que Jésus voue au feu,Avaient sauvé la dame avec leur joli bleu.

Or donc, rassurez-vous de montrer une mouche,Comme un champ ses bluets, sur cette jeune bouche :Le signe est placé là, muni d’un plein pouvoir,Pour attirer les cœurs avec son joli noir.

46 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies de Charles Coran, Paris, LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES, 1887· numérisation archive.org· Sources