Poésies de Charles coran, 1887
La chaine
Tandis que ma Zoé tricotait sa mitaine,J’ai lu les Deux Pigeons clans le bon La Fontaine.Chez nous, couple d’oiseaux contents du pigeonnier,La fable est un appel au plaisir casanier.« Baisez-moi, ma colombe ! » Eh quoi ! Zoé refuse,Elle entend achever son travail ; quelle excuse !« Eh bien, ma chère, eh bien ! n’y pensons plus jamais ;J’irai me plaindre ailleurs, cruelle que j’aimais !Nos liens te sont lourds ? Brise un nœud qui te gêne,Séparons-nous, chacun avec son bout de chaîne ;Adieu ! » Bizarre effet ! tel qu’un fil de laiton,On dirait que ma part s’enroule en pelotonSur mon cœur, tant le poids accable ma poitrine.Quel est ce bruit ? Tic tac, tic tac… C’est la bobine.— Pour bouder plus longtemps la dame et son tricotEt rougir tout mon soûl, comme un coquelicot,Je sors : tel un ramier dont la tête complote.Bon ! voilà le tic tac qui reprend ; la peloteTourne encor, mais je sens le fil se déviderDerrière, à chaque pas, et mon cœur se vider.D’un lacet féminin hypocrite souplesse,Tu m’abusais ; de loin, Zoé me garde en laisse :Tiré, non pas rompu, le nœud s’est relâchéDe quoi laisser courir cent pas l’ami fâché ;Bientôt ma chaîne à bout résiste, je chancelle…Et puis le pigeon rentre en traînant la ficelle.Mais, comme dans la fable, au lieu d’un froid discours,La morale enflammée attise les amours ;Ma Zoé tend la bouche, on s’embrasse, on roucoule,Et la laine qui tombe à son tour se déroule.— La Fontaine a raison :Amants, heureux amants !Qu’un jour j’aurai regret de semblables moments !
Inédit
32 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies de Charles Coran, Paris, LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES, 1887· numérisation archive.org· Sources