Poésies de Charles coran, 1887
Fait au concert
Plus de place au salon… Venu tard, je pénètrePar le fond. Justement, dans un coin de fenêtre,Sous les rideaux, derrière un fauteuil occupé,Une chaise, encor libre, attend, — je suis campé.— Qui donc est devant moi, m’ignorant tout près d’elle ?Le visage m’échappe : oh mais, nous sommes belle !Ce buste généreux émergeant du veloursAffirme une figure exquise en ses contours.Quel âge lui donner ? Trente ans. Il s’illumine,Ton âge triomphal, vénusté féminineDont les secrets trésors, assurés qu’ils sont beaux,Sans craindre les regards affrontent les flambeaux.— On prélude à l’orchestre, et cette peau de blondeTrahit que des langueurs nous mènent dans le monde ;Oui, ce soir nous venons écouter BelliniRépondre à notre soif de bonheur infini.Dès les premiers accords, l’élégante inconnue,Pauvre âme ! m’a livré sa confidence nue.On chante la Norma : cette vague moiteur,Ce rose intermittent, quel succès pour l’auteur !L’adroit Sicilien ! sait-il bien la manièreD’attirer tes aveux, volupté prisonnière !Mais nous avons sans doute un époux : quel glaçon !Laisser un tel empire aux privautés du son !Par Vénus Aphrodite, il tremble ce dos ferme !D’honneur ! pareil frisson me court sur l’épiderme.Dame qui m’abritez, l’art nous trompe en commun :Vous brûlez pour un chant, faute d’un cher quelqu’un ;Dilettante à mon tour, que le même air enflammeFaute de chère amie, avec vous je me pâme.Faudra-t-il, cependant, toujours se consumer,Se réduire en musique ? Oh non ! plutôt s’aimer !— Comme ici la Norma provoque un surcroît d’aise,J’avance, un peu plus près vers le fauteuil, ma chaise. —Eh quoi ! sur un désir que roucoule un ténor,Fiers appas, vous gonflez sous votre collier d’or ?Ah ! c’est que la romance adjure une maîtresse,Et l’épaule se tend au trille qui caresse.Fou derrière, éperdu, j’hésite, — en un tel lieu ;Mais le chant va finir : à la grâce de Dieu !Amour, j’embrasserai, fût-ce au prix de ma vie ;Allons, du cœur, mon cœur ! contente ton envie !— La dame se retourne, abaisse lentementSes grands yeux étonnés sur mon ravissement ;Et de voir à genoux l’extatique coupable,Belle, oh ! belle, alanguit un sourire insondable.
46 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies de Charles Coran, Paris, LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES, 1887· numérisation archive.org· Sources