Poésies de Charles coran, 1887
Idylle
Voyant venir Tircis, Chloé baisse la tête.Lui, des fleurs dans les doigts, comme pour une fête,L’interpelle : « Barbare, est-ce un vœu détestéQui veille ainsi farouche à ta virginité ?Dès qu’arrive un pasteur, derrière ta quenouilleTu caches ta contrainte, et le chanvre s’embrouille ;Tel un cygne, ennuyé des mâles sur les eaux,Pour tromper leur ardeur plonge sous les roseaux.On maudira les flancs qui t’ont donné la vie,O vierge par mes soins sans espoir poursuivie !Chez mon père pourtant tes yeux deviennent bons ;Tu souris quand mon chien te cerne de ses bonds ;Ta voix rend mes chevreaux légers mieux que ma flûte ;Mais le brun chevrier, ton orgueil le rebute :Suis-je là ? tes regards perdent leur amitié ;Aussitôt ton sourire annonce la pitié ;Ta voix, — j’ai beau prier, tu restes lèvres closes.Malheureux ! j’apportais la primeur de mes roses ;Tiens, voici mon bouquet : si ta main n’en veut pas,Je le jette à tes pieds, flétris-le sous tes pas.— Dans nos champs, la grandeur d’une colonne attire,Seule et blanche elle aussi, l’étranger qui l’admire.Que font à ce passant les prés de notre endroit !Mais pour nous l’herbe meurt autour du marbre froid,Et le pâtre attristé craint l’ombre meurtrièreComme tes durs refus, Chloé, fille de pierre. »
Elle alors : « Du pays n’es-tu pas le premier ?De ton père le mien n’est-il plus le fermier ?Pour attaquer les loups et punir un outrage,Qui donc, prompt comme toi, prodigue son courage ?Et lorsque dans le buis ta bouche enfle le vent,Te sais-tu sur la flûte un rival plus savant ?A te voir triompher rien que par ta présence,Les femmes t’avaient cru d’une divine essence ;Non, Tibur te réclame, et tu subis l’amour :Heureuse qui te trouble ! On disait, l’autre jour,Devant mon humble seuil, qu’on la nomme Glycère ;Qu’une autre te plaisait qui se montra sévère.Si l’une d’entre nous t’opposa des dédains,Je ne la connais pas, mais combien je la plains !Va, c’est plutôt Tircis, la colonne superbeQu’une vigne hâtive entoure en chassant l’herbe.Comment peux-tu trouver l’ombre impure à côté,Quand il grandi : ce cep que mes mains ont planté ?Le feuillage, empressé comme une jeune épouse,Serre le marbre ami d’une étreinte jalouse ;Vers les fruits attendus il allonge ses bras ;Les grappes vont fleurir, beau pâtre, et tu verras,Si m’exauce mon Dieu, des raisins cette année. »
50 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies de Charles Coran, Paris, LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES, 1887· numérisation archive.org· Sources